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Noir, gay et sexy dans l’Angleterre de Mme Thatcher

10 avril 2020

La BBC cartonne en rediffusant, pour accompagner le confinement, les incroyables séances d’aérobic d’un certain Tony Britts. Au-delà du clin d’oeil, des voix s’élèvent pour célébrer cette figure oubliée, mais significative, de la télé des années 80.

Dans les médias, mais aussi sur les réseaux sociaux, les archives ressortent de partout… faute de nouveaux contenus. La BBC a ainsi joint l’utile à l’agréable en postant sur Twitter des vidéos d’aérobic «spécial quarantaine» fleurant bon le début des années 1980. Elles sont immédiatement devenues virales. À l’écran, un splendide instructeur en mini-short et crop top transparent recouvrant une musculature impeccable, qui enchaîne exercices, pas de danse et surtout de stupéfiants déhanchements sur fond de disco-funk synthétique.

Aux yeux des internautes britanniques de 50 ans et plus, c’est une vieille connaissance qui réapparaît sans une ride. Tony Britts animait la séance hebdomadaire de fitness dans «Breakfast Time», émission matinale de la télé publique autour de 1983-1984. Les 3 minutes de «Twice as Fit» et sa phrase fétiche pleine de sous-entendus, «Work hard, play hard, rest hard», auront marqué leur temps. Cette époque est aussi, paradoxalement, celle du thatchérisme triomphant et de sa morale conservatrice, qui aura étouffé – ou tenté d’étouffer – toute une génération de jeunes LGBTQ+ britanniques.

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La résurgence de ces vidéos vintage sur le web de 2020 suscite passablement de sourires et de gloussements, soulignant le contraste entre le décor ringard et cet instructeur de fitness au sex-appeal si eighties. Mais il n’y a pas que ça, relève Jason Okundaye dans une tribune publiée par le site de «i-D». «En découvrant Tony – un homme noir incroyablement sexy, musclé et camp – j’ai ressenti un élan d’affection immédiat.» De fait, la mode de l’époque et sa musique ont des échos aujourd’hui. Mais cette impression, poursuit-il, est vite remplacée par un sentiment de tristesse: «Le même chagrin que j’ai ressenti en regardant «Paris Is Burning» ou «Tongues Untied» quand j’ai découvert que la plupart des protagonistes étaient morts de complications liées au sida.» De fait, en juin 1988, à peine quatre ans après ces vidéos, Tony Britts était emporté par le VIH. Né Anthony Menson Amuah, au Ghana, il avait 32 ans.

Okundaye s’étonne que le destin de Britts n’ait retenu l’attention de personne jusqu’ici et que les réactions à ses apparitions télévisées – celles de ses admirateurs comme de ses détracteurs – n’aient laissé aucune trace «en un temps où les «pédés» visibles étaient victimes du jugement moral et de la négligence sociale». Néanmoins, des voix s’élèvent pour appeler la BBC à célébrer la mémoire de cette figure doublement minoritaire. «Ma génération de jeunes Noirs gay, conclut Okundaye, se voit privée de la connaissance et de l’expérience de trop nombreux pionniers de notre culture, de nos identités et des espaces sociaux que nous occupons aujourd’hui.»

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