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Être butch en 2023

Être butch en 2023
Lea DeLaria, Hannah Gadsby et Lena Waithe. DR/R.Lash TED/ TED/G.Skidmore

Cheveux courts, corpulence imposante, blouson en cuir et jean Levi’s… Que deviennent les illustres garçonnes de la communauté des femmes* qui aiment les femmes*? 360° rouvre le dossier butch.

Historiquement, la butch est la compagne désignée de la fem, qui forment ensemble un couple aux rôles différenciés sur la base du modèle homme/femme. Entre les années 1940 et 1960, l’apparence butch était intimement liée à une stratégie de survie dans l’espace public et à l’appartenance à une collectivité saphique. Depuis, l’acquisition de droits pour les femmes et les personnes LGBTIQ+ a ouvert un champ des possibles, qui a permis aux femmes* saphiques de ne plus se tenir à des rôles fixes. 

Aujourd’hui, la butchness a perdu de sa dimension collective et s’apparente davantage à une sensibilité individuelle. Quand je pense aux personnalités butchs et studs (femmes* saphiques masculines et racisées) les plus populaires, j’ai à l’esprit la mythique Léa Delaria et son tatouage «daddy» sur son avant-bras gauche («butch» sur l’avant-bras droit), Abby McEnany (Work in Progress), Hannah Gadsby (et son one butch show à coeur ouvert Nanette), Lena Waithe (Master of None, The Chi, Twenties) et puis Mal et Aussie, de la récente émission de télé-réalité The Ultimatum: Queer Love

À mon âge, Max (prénom modifié) n’avait jamais vu de butchs de sa vie. Mais des modèles, elle en avait: «Mes références à moi, c’était Bruce Willis et Sean Connery.» La petite cinquantaine, coupe en brosse, silhouette assez fine mais musclée, T-shirt et jean retroussés, une ceinture à grosse boucle, des boots en cuir couleur cognac, Max me raconte le moment où elle a découvert le milieu butch/fem aux États-Unis, au cours d’un voyage dans l’Oregon: «Je suis rentrée dedans comme un poisson dans l’eau. Là, je me suis dit: “C’est ça”, dans ma façon de penser, dans ma façon de vivre, dans ma façon de m’habiller, dans ma gestuelle, dans tout.» Dans cette plongée en immersion dans la communauté butch/fem, Max réalise qu’elle est lesbienne: «J’ai fait mon coming out super tard, à 28 ans. J’avais déjà des doutes, et là j’ai compris.»

Masculinité plurielle: butch et transidentité

«Les butchs sont en voie de disparition.» Cette idée a fait son chemin dans la communauté saphique depuis une dizaine d’années. Une des hypothèses concernant le déclin numérique des butchs suggère que ce phénomène ne serait pas seulement lié à la désuétude du terme, mais aussi à l’augmentation du nombre de transitions. Le rapport à l’existence trans* et les modalités d’accès à un traitement hormonal et à la chirurgie de réassignation sexuelle ont beaucoup évolué ces dernières années. 

Max s’est récemment posé la question de la transition: «C’est sûr qu’il y a 25 ans en arrière, on n’en parlait pas.» Elle me raconte qu’au début des années 2000 encore, on vivait sa transidentité en portant un gode-ceinture et qu’«on se contentait de ça». La question de savoir si quelque chose d’autre était possible ne se posait pas. «Si j’étais jeune aujourd’hui, je pense que je ferais une transition», conclut-elle. 

Quand, dans ma grande naïveté, je parle de l’image de la butch comme d’un stéréotype positif et inspirant au sein de la communauté LGBTIQ+ dû aux rôles pionniers que les butchs et les studs ont joué dans les luttes passées, Max me rétorque: «J’ai plutôt l’impression que c’est un peu péjoratif. La butch est souvent associée à la personne qui prend la place de l’homme dans le couple, donc qui dirige tout, etc. Suivant qui, quand il ou elle dit “butch”, je sens que cette personne veut dire derrière: “l’oppression de la femme par la femme”.» 

Les butchs et les studs sont encore aujourd’hui les cibles de mépris et de haine. Il n’est pas rare, qu’iels soient étiquetée·x·s comme menaces envers le reste de la population féminine, y compris au sein même de la communauté. «J’arrive à la soirée [de l’association saphique] et là, il y a une fille qui refuse de me faire la bise. Elle ne m’a pas adressé la parole de la soirée et a éloigné sa copine de moi tout le temps. Je trouve qu’hélas souvent dans des lieux comme ça, c’est un peu ce qui ressort…» Cette situation vécue par Max m’a cruellement fait penser à une vidéo sur TikTok qui m’avait marquée, l’an dernier. Elle s’inscrivait dans une série discutant à tort et à travers de la soi-disant masculinité toxique des butchs et studs, et mettait en scène une jeune fille protégeant sa copine agrippée à elle d’une «menace butch» hors-champ. Le texte de la vidéo résumait: «Quand les hey mamas lesbiennes s’en prennent aux baby gays au bar». 

Le surnom de «hey mama» tire son origine d’un TikTok diffusé en début d’année 2020. Dans ce thirst trap (autrement dit une vidéo sexy qui donne l’eau à la bouche), de jeunes lesbiennes butchs disent à tour de rôle «hey mamas» en s’adressant à leur public fem. Rencontrant un important succès, les dérivés de ce tiktok se sont multipliés, et l’expression a été reprise pour désigner leurs auteure·x·s. Mais ces vidéos ont aussi rapidement été parodiées par d’autres membres de la communauté saphique, un grand nombre d’utilisatrice·x·s jugeant les hey mamas ringardes et embarrassantes («cringe»). Dans la série des parodies «classiques», une tiktokeuse connue a présenté le soir d’Halloween son super costume d’hey mama, évoquant une figure cartoonesque. Au travers de parodies ou de commentaires assassins, ce sont des milliers d’utilisatrice·x·s qui ont exprimé des propos lesbophobes, jonglant entre jugements physiques et rejet d’une expression non féminine du désir.

Tendance au lissage

Même dans sa dimension affectueuse, le surnom de «hey mama» est devenu un stigmate accolé aux butchs et aux studs. Max n’a pas eu vent de cette trend, mais fait remarquer qu’être butch est quelque chose de plus en plus incompris à l’intérieur de la communauté: «Je trouve qu’actuellement les tendances sont au lissage. Tu ne peux pas ressembler à un garçon, parce qu’après, tu rentres dans le stéréotype et nuis à la cause.»

Alors que les butchs n’ont plus à subir les mêmes discriminations que par le passé, elles ne bénéficient plus non plus de la même solidarité au sein de la communauté saphique. À l’heure où de nouvelles formes de masculinité sont revendiquées au grand jour, les butchs subissent le poids d’un long et lourd passé, qui leur confère le reproche de l’inactualité de leur identité. La liberté acquise avec le temps leur a pourtant permis de s’extraire de carcans. On peut être aujourd’hui butch et bi, butch et trans*, butch et bottom et même butch et aimer les butchs. Malgré ces possibles, Max pense que les butchs ont fait leur temps et qu’«il n’y en aura plus d’ici une dizaine d’années». Cette pensée ne l’abat pas pour autant. Fidèle à elle-même, elle prend la chose avec philosophie: «On trouvera bien autre chose!»

À lire également: Lubna Lubitsch, «Les butchs sont-elles en voie de disparition?» Barbi(e)turix, 4 mars 2015.