Culture

Sur les pas des kiki queens

Pépite de la dernière édition de la Berlinale, sacré «meilleur documentaire» par le jury LGBT des Teddy Awards, «Kiki» offre une plongée au cœur de l’exubérante scène voguing new-yorkaise.

Vingt-cinq ans après le légendaire «Paris Is burning», qui dépeignait l’univers flamboyant des bals de drag queens de la Grosse pomme dans les années 1980, la réalisatrice suédoise Sara Jordenö donne la parole à la nouvelle génération d’artistes et d’activistes gays et trans afro-américains qui anime la scène kiki. Rencontre.

– Quel a été ton premier contact avec la scène kiki new-yorkaise?
Sara Jordenö – Il y a quatre ans, alors que je travaillais sur un autre projet à Harlem, j’ai fait la connaissance d’un des leaders de la scène kiki, Twiggy Pucci Garçon. Twiggy est la «mother» d’une des «houses» de la scène kiki, comme on appelle les troupes de danseurs dans le milieu du voguing. Il y avait une bonne chimie entre nous et quand il a appris que j’étais réalisatrice, il m’a parlé de cette sous-culture née quelques années plus tôt et m’a invitée aux répétitions qu’il organise deux fois par semaines, aux réunions des membres de sa «house». La danse m’a beaucoup impressionnée mais j’ai été encore plus impressionnée par la façon dont les danseurs semblaient si proches, si connectés, liés par une amitié très profonde. Twiggy n’avait que 22 ans et il était une mère pour ses danseurs, à la fois un leader et un soutien. Avant de tourner j’ai passé énormément de temps aux répétitions, dans les bals, aux réunions. avant de faire le film. Étant donné que Twiggy m’avait invitée à les filmer, je lui ai proposé de co-écrire le film avec moi.

– Qu’est-ce qui a changé dans le monde du voguing à New-York depuis la sortie de «Paris Is Burning» en 1990?
– Ce film présentait des gens très importants de la scène voguing, Pepper LaBeija, Willi Ninja, Octavia St.Laurent, Angie Xtravanganza… Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont morts. De nouveaux leaders ont pris leur suite. Les sept personnes que l’on suit dans «Kiki» font partie de cette nouvelle génération. Nous ne voulions pas seulement faire un film sur le phénomène du voguing mais sur ces gens et sur la manière dont ils s’impliquent dans cette discipline artistique. Le paysage politique a beaucoup évolué entre temps. Les personnes de couleur LGBTQ ont acquis plus de visibilité aux États-Unis. Ces jeunes qui vivent en marge de la société américaine demandent à avoir une place autour de la table, une voix dans la société. Tout au long du film, on les voit se rapprocher du véritable pouvoir politique. Ce n’était pas le cas dans les années 1980, c’était une période difficile pour la communauté LGBT. Il y aujourd’hui une nouvelle assurance, une nouvelle posture dans la scène kiki. Plus qu’une sous-culture, c’est un mouvement social qui a un agenda socio-politique. La kiki scene a d’ailleurs été créée avec le soutien d’associations de prévention , qui cherchaient un moyen pour s’adresser à ces jeunes.

– La plupart des danseurs interviewés dans le film ont derrière eux un parcours difficile…
– Beaucoup d’entre eux viennent des quartiers pauvres à la périphérie de la ville où vivent les Afro- américains, les Latinos de la classe ouvrière. Ces communautés sont opprimées par la société américaine mais n’acceptent pas non plus la minorité LGBTQ qui vit à l’intérieur de la minorité. Il y a beaucoup d’homophobie et de transphobie. On le voit bien quand un des jeunes que l’on suit dans le film revient dans le quartier où il a grandi dans l’est de New-York. Quand je lui demande s’il pourrait voguer ici, il répond par la négative en disant que ce serait dangereux. Le voguing est une forme stylisée de féminité, et au sein de ces communautés, l’expression féminine n’est pas acceptée dans un corps masculin.

– Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu dans la scène des ball rooms new-yorkais?
– Ces bals ne sont pas des fêtes mais des compétitions. C’est très impressionnant d’y assister et c’est étrange qu’ils ne fassent pas l’objet de plus de reconnaissance sur un plan artistique. Chaque performance est soigneusement préparée et elle contient des références à des performances passées. Les gens étudient les chorégraphies des autres danseurs et la façon particulière qu’ils avaient de voguer et les intègrent ensuite à leurs performances. Le voguing est une danse très compliquée, avec un ensemble de mouvements et d’éléments spécifiques que les danseurs incorporent dans leurs chorégraphies. Malheureusement, il y a beaucoup de gens qui croient encore que Madonna a inventé le voguing, c’est très offensant quand on sait qu’elle n’a fait que reprendre une danse qui existait depuis plus de 100 ans.

» Pour en savoir plus: kikimovie.com

Thèmes: Cinéma  Danse  New York  Voguing 

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