Photo: Ali Ghandtschi-Klein

Vertigineux

Le poète performeur français Jayrôme C. Robinet vient de publier (en allemand) un livre puissant sur sa transition. Rencontre à Berlin.

Lorsqu’il a transitionné, le poète performeur français Jayrôme C. Robinet n’imaginait pas qu’il changerait autant dans le regard d’autrui. De son expérience singulière, il tire un récit captivant, souvent drôle, parfois révoltant, que l’on pourrait traduire ainsi en français: «Comment je suis passé de femme blanche à jeune homme d’origine étrangère».

360° – Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre?
Jayrôme C. Robinet – Il y a plusieurs raisons. Quand j’ai commencé ma transition, j’ai été confronté à une série de choses étonnantes et il m’a semblé évident qu’en tant qu’auteur j’utiliserai un jour ces expériences de manière littéraire. Quand j’en parlais autour de moi, je me rendais compte que ce que je vivais était assez rare pour être digne d’être raconté. De plus, la littérature est pour moi une possibilité de construire un contre-espace, une hétérotopie au sens de Foucault, un espace subversif. C’est dans la lignée de ce que je fais en tant qu’artiste de spoken word: j’aime beaucoup utiliser les mots dans une logique d’empowerment. C’était très important pour moi qu’après avoir lu ce livre, on soit rempli de choses positives, qu’on ait la gnaque.

– Tu racontes comment le fait d’être perçu comme un homme t’as soudainement doté de privilèges associés à la masculinité: on ne te coupe plus la parole, tu as droit à de petites attentions dans la boulangerie du coin…
– J’en ai pris conscience de manière assez douloureuse. J’ai encore en moi le souvenir d’expériences passées différentes. Et puis je voyais bien que mes copines ne vivaient et ne vivent pas la même chose. Au début, ça m’a d’ailleurs poussé à me protéger de ces privilèges en m’isolant un peu du monde hégémonique extérieur, en restant dans des espaces queer féministes. J’avais une impression de dissonance cognitive: c’était génial d’être perçu et traité comme un mec, mais ce deux poids, deux mesures me remplissait de colère et de tristesse. Après, je tiens à nuancer un peu cette idée que les hommes trans* ont l’intégralité des privilèges masculins, parce qu’à partir du moment où les gens savent que tu es trans*, tu en perds une grande partie. Et en tant que trans*, tu perds aussi énormément de privilèges cisgenres. Et puis les hommes trans* noirs font l’expérience de se faire plus souvent contrôler par les flics par exemple, ils n’ont pas certains privilèges des hommes blancs. Le sociologue João Gabriell l’analyse très bien sur son blog. Et la violence étatique, structurelle, juridique envers les personnes trans fait qu’au final j’évolue autant dans un espace de déprivilèges que de privilèges.

– L’autre expérience hallucinante que tu as faite après ta transition, c’est de voir que les gens te percevaient comme un jeune homme d’origine turque ou arabe…
– A posteriori, je pense que même quand je vivais en tant que fille, je n’étais pas perçue comme une femme blanche en Allemagne. Il y a des choses qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille, mais je me disais que toutes les filles étaient traitées comme ça. D’autant plus que le racisme, d’un point de vue intersectionnel selon la formule de la juriste Kimberlé Crenshaw, ne s’exprime pas de la même manière contre une femme racisée et contre un homme racisé. Une méfiance se dirige vers les hommes, qui sont perçus comme potentiellement dangereux, alors que les femmes sont encore plus sexualisées que le sont les femmes blanches. La première fois que je me suis rendu compte que j’étais perçu comme non-blanc, j’étais dans une crêperie bobo qui venait d’ouvrir dans le quartier berlinois de Neukölln. La vitrine était fendue de toutes parts, quelqu’un avait lancé un pavé dessus, et avec les reflets du soleil on aurait dit un puzzle, c’était magnifique. En rentrant pour commander, je me suis arrêté un instant pour la regarder et la patronne m’a lancé: «Tu contemples ton œuvre?» Il faut bien voir que c’est un ensemble de facteurs qui mènent à l’image que l’on se fait d’une personne et en l’occurrence à une discrimination: le fait que j’avais à la fois l’air jeune, masculin, non blanc et plutôt working class avec mes vêtements sportifs et ma casquette, tout ça a mené cette femme à penser que c’était moi qui avait lancé le pavé.

– Les gens, y compris de parfaits inconnus, se permettent régulièrement de te poser l’éternelle question: «Tu es opéré?» À un agent de banque qui a eu le culot de te poser cette question un jour au guichet, tu as joliment répliqué: «Quelle est la taille de votre bite?» As-tu trouvé des parades avec le temps?
– J’ai des réponses en réserve, qui dépendent de mon humeur et de mon degré d’énergie, mais aussi de la personne que j’ai en face de moi. Il m’arrive aussi tout simplement de dire que ce sont des questions auxquelles je n’ai pas envie de répondre, qui sont trop privées. En général les gens comprennent. Quand ces demandes sont clairement malveillantes, je me dis que ça en révèle beaucoup sur la personne, le groupe ou la société à laquelle j’ai à faire. Je ne le prends pas personnellement mais j’utilise ce que la personne me dit d’elle-même pour le retourner contre elle, comme une sorte de kung-fu intellectuel. Dans ces moments, je me dis aussi que je ne suis pas seul, je pense à toutes les personnes qui sont à mes côtés et qui mènent les mêmes combats. Je paraphrase le cinéaste allemand Rosa von Praunheim et je me dis que ce n’est pas nous qui sommes pervers, mais la société dans laquelle nous vivons.

» «Mein Weg von einer weißen Frau zu einem jungen Mann mit Migrationshintergrund» Jayrôme C. Robinet, éditions Hanser Berlin, 2019, 224 p. Plus d’infos: jayrome-c-robinet.com

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