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À quand le retour des nuits berlinoises?

Avant la pandémie, Berlin était LA discothèque de l’Europe. Quinze mois après la fermeture des dancefloors du Berghain, du SchwuZ et de la multitude de phares qui illuminaient les nuits queer, le secteur cherche à se réinventer.

«Morgen ist die Frage». Demain, là est la question. C’est la phrase géante qu’on peut lire depuis de longs mois sur la façade du Berghain, le club techno mythique (et mythifié) de Berlin. Il s’agit d’une œuvre de l’artiste Rirkrit Tiravanija. Afin de survivre à cette longue fermeture forcée, le Berghain s’est mué en galerie d’art contemporain, sous le nom de «Studio Berlin». De l’autre côté de la Spree, la rivière qui coupe Berlin en deux, le Kitkatclub, un club libertin qui accueillait aussi des soirées queer avant la pandémie, à l’instar de la «Gegen», est lui devenu un centre de dépistage du coronavirus. Plusieurs clubs berlinois rivalisent d’ingéniosité pour pouvoir continuer à payer leur loyer. Le SchwuZ, le club queer de la ville, a lui servi de décor à des spectacles et des concerts de musique classique à l’automne dernier, lorsque les lieux culturels ont pu brièvement rouvrir.

Fermés depuis mars 2020, les clubs berlinois sont également maintenus à flot artificiellement par les aides d’urgence mises en place par le Bund (État fédéral) et le Land de Berlin. Le SchwuZ, par exemple, a reçu 500’000 euros d’aides de l’État depuis le début de la pandémie et a pris en parallèle un crédit de 300’000 euros pour assurer ses liquidités. Même si Marcel Weber, le patron du club, est reconnaissant des mesures mises en place par le gouvernement allemand, et assure que le SchwuZ survivra à la pandémie, il tient cependant à nuancer ces chiffres: «Quand on pense que normalement nous avions en moyenne 2 millions d’euros de recettes par an et que nous ne faisions pratiquement pas de bénéfices, parce que la culture n’est pas quelque chose de rentable, cet argent nous a seulement permis de garder la tête hors de l’eau.»

Pique-nique avec une drag queen célèbre
Le club a réussi à maintenir des liens étroits avec la communauté de fêtard·e·x·s qui remplissait habituellement ses trois dancefloors le week-end en organisant régulièrement des livestreams: drag shows, un pastiche hilarant de l’Eurovision au printemps, des débats sur des sujets de l’actualité LGBTQ+… Plus d’une vingtaine de rendez-vous virtuels ont permis de soulager la morosité et la solitude des un·e·x·s et des autres et de faire grossir la cagnotte du SchwuZ, qui a lancé un appel aux dons sous le hashtag #SaveOurSchwuZ sur la plateforme de crowdfunding Startnext. Plus de 43’000 euros ont été récoltés à ce jour.

L’équipe du club a mis le paquet pour encourager ses habitué·e·x·s à faire un don. Parmi les goodies proposés: un pique-nique arrosé de vin mousseux avec une drag queen célèbre, une année d’inscription sur la guestlist d’une des soirées-phares du club, des workshops pour apprendre la drag performance ou le DJing, ou encore la plus belle perruque de la collection personnelle d’une des drag queens du club.

Marathon
Récemment, le SchwuZ s’est également doté d’un petit webshop vendant des articles destinés à ses fans: mugs, T-shirts, chaussettes de sport mais aussi… des parrainages d’arbres! Malgré le fort soutien dont bénéficie son club, Marcel Weber reste les yeux rivés vers l’avenir: «Nous espérons que nous pourrons à nouveau organiser des événements qui valent le coup sur un plan financier dans nos locaux à partir du dernier trimestre de l’année. Et je pense qu’on ne pourra pas faire la fête sans restrictions, comme on le faisait autrefois, avant le début de l’année prochaine. C’est un vrai marathon. Et nous ne sommes malheureusement pas encore arrivés au 41e kilomètre, mais peut-être que nous avons déjà la moitié du parcours derrière nous.»

«De plus en plus de clubs sont poussés hors du centre-ville parce que des investisseurs achètent des terrains et préfèrent construire des appartements chic ou des bureaux»

D’autres ont eu moins de chance. Comme Angela Schmerfeld, organisatrice de la célèbre soirée lesbienne L-Tunes, qui avait lieu chaque mois dans différents clubs berlinois. Elle n’a reçu qu’une aide de 5000 euros versée par le Land de Berlin aux indépendant·e·x·s au début de la pandémie, et vit depuis l’an dernier sur les économies qu’elle avait faites en prévision de sa retraite. «Cela m’a permis au moins de ne pas me retrouver dos au mur», explique-t-elle. Certains lieux dans lesquels elle organisait ses fêtes, plus petits, moins célèbres que le SchwuZ, risquent de ne jamais rouvrir leurs portes. «La pandémie est peut-être en train d’accélérer un phénomène déjà existant à Berlin, le fait que de plus en plus de clubs sont poussés hors du centre-ville parce que des investisseurs achètent des terrains et préfèrent construire des appartements chic ou des bureaux», estime l’organisatrice de soirées.

Les clubs berlinois bénéficient cependant depuis peu d’un statut particulier. Ils ont été reconnus comme faisant partie du paysage culturel de la ville par le Sénat de Berlin en novembre dernier, et non plus comme des lieux de divertissement au même titre que les casinos et les bordels. Un statut qui les protège désormais face à la cupidité des investisseurs et aux doléances du voisinage. Marcel Weber, également membre de la Club Commission, qui rassemble plus de 200 clubs berlinois, est plus optimiste quant à lui: «Nous allons tout faire pour qu’aucun club ne disparaisse à l’issue de la pandémie. Maintenant que nous sommes reconnus comme des lieux culturels, notre situation sera, je l’espère, meilleure que ce n’était le cas avant la pandémie.»

Plein air
Comme d’autres clubs berlinois, le SchwuZ espère pouvoir organiser des évènements open air cet été dans des endroits de la ville pouvant s’y prêter. Klaus Lederer, le sénateur culturel de Berlin, lui-même gay et très à l’écoute de la communauté queer, mise également sur les mois d’été pour «s’entraîner à un retour à la normale», comme il l’a déclaré récemment lors d’une discussion en ligne sur la situation des clubs organisée par l’association LGBTQ+ franco-allemande Bleu Blanc Rose. «Nous sommes en train d’identifier des lieux dans la ville dans lesquels nous pourrons monter des scènes et inviter des artistes à se produire. (…) Mon objectif, c’est que cet été on puisse faire beaucoup de choses en plein air.» Il répond ainsi à une revendication de la Club Commission: «Lockout statt Lockdown». Une expression qu’on pourrait traduire par: «enfermé·e·x·s dehors plutôt que confiné·e·x·s».

Ailleurs en Europe

La campagne de vaccination continuant de gagner du terrain en Angleterre, Londres a prévu de rouvrir ses clubs dès le 21 juin. À Paris, les clubs ont réussi également à survivre jusqu’à présent grâce aux aides de l’État. Ils misent eux aussi sur le plein air, et attendent encore le feu vert des autorités pour proposer des rassemblements festifs à ciel ouvert. La situation des clubs de Barcelone est plus précaire, car ceux-ci ne perçoivent aucun soutien financier. L’Arena, le club gay phare des nuits barcelonaises, semble toutefois hors de danger. Et le Razzmatazz, le plus gros club de la capitale catalane, a rouvert ses portes il y a quelques semaines pour accueillir des concerts dans le cadre d’un projet pilote.

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