Le spectre du sida entre avec fracas dans nos vies en 1981. Une des pires tragédies du XXe siècle. Quarante ans plus tard, les auteur·e·x·s de 360° se souviennent des artistes qui les ont marqué·e·x·s et qui sont parti·e·x·s trop tôt.

Sylvester, puissamment réel

Sylvester icône disco

Il aura été l’un des artistes les plus excitants et sans concession de la disco pop des années 70-80: Sylvester (1947-1988) restera une icône pour la communauté queer afro-américaine et au-delà.

Ce vinyle estampillé «Disco» est à peu près tout ce qui me reste de ma jadis volumineuse collection de 45 tours. Scintillante, fétichiste et mystérieuse, la pochette que j’avais extraite du bac du disquaire, en cet automne 1978, représente un pied nu qui renverse une coupe de cocktail. Le titre: You Make Me Feel; l’interprète: Sylvester. Ce hit, avec ses envolées de synthétiseur et son beat binaire ultrarapide, tout le monde l’a sans doute entendu une fois, ne serait-ce qu’au détour d’une BO, d’un remix ou d’un sample. Mais qui était cette voix âpre et androgyne?

«Aretha et Billie sous LSD»
Sylvester James Jr. naît à Los Angeles dans une famille noire de la classe moyenne. Il est d’abord un choriste d’église, garçon atypique chéri par une mère et une grand-mère qui lui passent ses premières excentricités vestimentaires et vocales. C’est dans la très hippie scène gay de San Francisco qu’il peaufine son personnage, genderfluid avant l’heure, dès la fin des années 1960. Son talent pour interpréter les stars du blues et du jazz de l’époque est mis à contribution au sein de The Cockettes, mythique collectif de music-hall travesti. «Sylvester, c’était Aretha Franklin et Billie Holliday sous LSD», décrira John Waters, qui applaudit les performances trash et loufoques du groupe, où l’on retrouve une certaine Divine.

L’expérience amuse les initié·e·x·s, mais reste confidentielle. Sylvester a d’autres ambitions. Enfilant des combinaisons moulantes à paillettes, il s’essaie au glam blues-rock. Ce sera le prodigieux et méconnu Sylvester and the Hot Band, qui fait la première partie d’un certain David Bowie en tournée sur la West Coast. Un flop.

Le succès commercial, Sylvester le trouve enfin avec ce style musical qui bouleverse tout: le disco. La gloire internationale arrive donc en 1978 avec ce fameux You Make Me Feel (Mighty Real), hymne à l’amour sous amphétamines, puissamment réel. Le clip résume le personnage. Regard noir, insolent, sous une cascade de cheveux frisés, Sylvester descend les escaliers d’une boîte de nuit en blouson de cuir. Puis les lumières s’éteignent, le dancefloor s’allume, il explose en diva, dans une cape à paillettes, battant le rythme avec son éventail.

Couronne éphémère
Homosexuel. Travesti. Folle. À l’époque, sa maison de disques, la prestigieuse Fantasy, le tanne pour qu’il virilise son look. Peine perdue. On dit que l’artiste prend même un malin plaisir à débarquer aux réunions de son label dans une robe de mousseline rose. Le voilà, à 31 ans, intronisé «Queen of Disco» sur la scène de l’opéra de San Francisco, show immortalisé dans l’album Living Proof.

Un couronnement éphémère, car au début 1979, les rythmes hypnotiques et lascifs du disco ont fini par dégoûter le grand public. La Disco Demolition Night du 12 juillet à Chicago mettra au bûcher les Donna Summer, Bee Gees, Chic et bien sûr Sylvester, comme une brutale contre-révolution blanche, straight et wasp.

Peu importe. Sylvester trace sa route, soigne ses looks flamboyants empruntés aux stars de la soul, tantôt masculin, tantôt féminin: robes de lamé, maquillage outrancier et perruques de perles. L’incroyable performer est déjà une référence pour toute une génération d’artistes queer et noirs, comme le jeune RuPaul: «La première fois que j’ai vu un poster de lui, il y a eu un déclic. Je me suis dit: s’il peut le faire, tu peux le faire.»

Sylvester revient vers San Francisco et sa base de fans gay, même s’il enregistre un nouveau gros succès en Europe en 1982, Do Ya Wanna Funk. Ce tube a un goût amer. Son compositeur et producteur, pape de la hi-NRG, Patrick Cowley, décède en novembre. Il est l’une des toutes premières victimes d’une maladie que l’on appelle encore GRID, «gay-related immune deficiency», et qui sera bientôt renommée «sida». Trouble in Paradise, chante Sylvester en 1983, en guise d’hommage à son ami et d’avertissement à sa ville d’adoption.

Figure de proue
Engagé dans sa communauté pour la lutte contre la pandémie, l’artiste mettra du temps à réaliser qu’il est lui-même malade. Il doit se rendre à l’évidence en 1987, après le décès de son compagnon.

Sylvester est ovationné une dernière fois sur le Castro en 1988, lors du Gay Day dont il est chaque année l’une des figures de proue. Cette fois, il est en fauteuil roulant, juché sur un char. Celui qui n’avait pas abjuré sa foi garde son humour quand il répond au NME, peu de temps après: «Je ne crois pas que le sida soit la colère de dieu. Les gens ont cette fâcheuse tendance à tout lui mettre sur le dos!» Sylvester James Jr. s’éteint en décembre, à l’âge de 41 ans, après avoir légué ses royalties posthumes à une fondation d’aide aux malades précarisés. 

_________________
27 oct. 2021   Thèmes: Étiquettes : , , ,

À lire également