Tendances Scène

Les nuits berlinoises à l’épreuve du coronavirus

31 mai 2020

À Neukölln, le SchwuZ, légende des nuits queer depuis 1977, est en danger. ©Jackie Baier

Le lockdown frappe de plein fouet l’infrastructure LGBT* de la capitale allemande. Faute de moyens financiers, certaines adresses incontournables pourraient se retrouver rayées de la carte.

Depuis la mi-mars, les murs du Berghain ne tremblent plus sous les assauts de la techno. L’arrière-salle du Silver Future, haut-lieu de la culture drag berlinoise, est vide, plongée dans l’obscurité. Les tireuses à bière du Möbel Olfe, célèbre bar gay et lesbien du quartier de Kreuzberg, semblent figées pour l’éternité. Que ce soit les bars ou les locaux des associations LGBT*, les clubs et leurs darkrooms, les saunas… la quasi-totalité des lieux-clefs de la scène queer berlinoise garde porte close. Depuis que des mesures strictes ont été mises en place par le gouvernement allemand pour tenter d’enrayer la pandémie de coronavirus, celle qui était considérée jusqu’ici comme la capitale européenne de la fête et la métropole la plus queer-friendly du continent n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Berlin n’a plus le goût de l’extase collective et de la sueur. De nombreux lieux fréquentés par la communauté LGBT* ont tiré la sonnette d’alarme dès les premières semaines du lockdown, leurs maigres réserves financières ne leur permettant pas de parer à la crise. Les aides d’urgence distribuées par l’Allemagne fin mars aux propriétaires de cafés, bars et restaurants leur permettent tout juste de régler loyer et charges pendant encore quelques mois. Beaucoup d’entre eux craignent de ne pas pouvoir tenir au-delà de l’été.

Le Silver Future, un petit bar branché «for kings and queens and criminal queers» du quartier de Neukölln, fait partie des premiers lieux à avoir lancé un appel aux dons. «Cela a eu un excellent écho, mais notre public n’a pas un grand pouvoir d’achat, et nous ne sommes bien sûr pas les seuls à avoir besoin d’aide en ce moment», commente Paul Gräbner, co-propriétaire du bar. Les quelques milliers d’euros récoltés auprès des habitué·e·s ne suffiront à sauver ni le Silver Future, ni le Curly, un petit café-bar que l’équipe avait ouvert au début de l’année dans le quartier de Wedding, au nord de la ville.

«Serrés les uns contre les autres»
Et quand bien même les bars seraient autorisés à rouvrir cet été, Paul Gräbner a du mal à imaginer à quoi pourrait ressembler la «nouvelle normalité»: «Un bar est par essence un lieu dans lequel les gens sont serrés les uns contre les autres. S’il faut garantir une distance de 1,5 mètre entre les clients, on ne pourra accueillir que dix personnes à l’intérieur, ce n’est pas tenable.» Sans revenus depuis la mi-mars, il n’a pas eu d’autre choix que se remettre à travailler temporairement comme travailleur social, le métier qu’il avait abandonné il y a 13 ans pour se lancer dans la restauration.

Rauschgold, Tristeza, K-Fetisch, Café Morgenrot, Hafen, OYA… De nombreux bars queer berlinois ont eu aussi recours au crowdfunding pour pouvoir tenir bon quelques mois supplémentaires. Le lockdown est aussi un désastre pour les clubs, à l’instar du légendaire SO36, bastion de la contre-culture berlinoise depuis une quarantaine d’années, et du SchwuZ, le grand club queer de la capitale allemande. En attendant d’éventuelles aides de l’État, la discothèque a elle aussi fait appel à la générosité de la communauté LGBT*. «Nous avons récolté environ 70’000 euros en l’espace de deux mois, il y a une solidarité énorme même si les gens n’ont pas beaucoup d’argent, et c’est la preuve que le SchwuZ compte beaucoup pour la communauté», indique Marcel Weber, le patron du club. Un tiers de la centaine d’employé·e·s du SchwuZ est au chômage technique, le reste des salarié.e.s, des minijobbers qui ne travaillaient que quelques heures le week-end, devra se contenter de l’aide sociale à compter du mois de juin.

Marcel Weber n’espère même plus pouvoir rouvrir les portes du club avant l’année prochaine. Mais lui et son équipe n’entendent pas pour autant baisser les bras: le club donne rendez-vous à ses afficionados·as chaque samedi soir en live sur son site internet. Au programme: drags-shows, mini-concerts, DJ-Sets, lectures, mais aussi workshops et consultations sur le safer sex… «Nous proposons un best-of de ce que nous faisons d’habitude, le but est de montrer aux gens que nous sommes toujours là», explique Marcel Weber. Malgré un retour à la normale qui semble toujours plus hypothétique au fil des semaines, il se veut confiant en l’avenir: «Nous devons rouvrir, nous n’avons pas le choix. Le SchwuZ est le seul club de Berlin à être toujours là pour la communauté LGBT, et nous aurons toujours besoin d’un endroit comme celui-ci une fois que la crise du coronavirus sera terminée.»

«Berlin, c’est un peu les jardins suspendus de Babylone»

Les queers romands, dont Nina Nana, suivent la situation berlinoise avec intérêt.

«Où pourrons-noux être safe si les lieux queer disparaissent?» la performeuse et DJette genevoise Nina Nana pose la question d’entrée de jeu. «Berlin, c’est un peu les jardins suspendus de Babylone pour noux, une ville de pèlerinage et d’empowerment sécurisé pour l’expérimentation que ce soit d’un point de vue de l’identité de genre ou de la sexualité», ajoute-t-elle. «L’impact sera important et une augmentation de la précarité dans cette population déjà fragile guette. La production artistique va en pâtir. Je vois un ralentissement se dessiner mais la culture queer c’est la culture de l’inventivité. De nouvelles choses vont se recomposer forcément sans vouloir minimiser la misère sociale et humaine que cela risque de provoquer.

La culture queer est directement liée aux lieux, aux espaces de liberté et de sécurité. C’est sans doute l’une des différences majeures entre la scène romande et la berlinoise. «On peut avoir l’impression que la pratique artistique queer devient mainstream. En réalité, je pense qu’elle est désormais intégrée à la culture underground», ajoute Nina. À elle de conclure: «En Suisse romande c’est différent car noux n’avons pas de lieux queer à proprement parler. D’ailleurs, si noux avions au moins un lieu, probablement que la culture romande, vue sous cet angle, serait beaucoup plus riche qu’elle ne l’est. L’époque des squats est là pour nous rappeler le rôle que ces espaces ont en terme de cluster de créativité.» GR

1 comments

Moi, vieux pédé blanc de 50 ans, j’ai une peur bleue des queers!
Heureusement que mes potes hétéros sont très sympas 🙂

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