Tendances États-Unis

D’une pandémie à l’autre, elle coud

13 avril 2020

Gert McMullin à l'oeuvre. Image: capture PeopleTV.com

Gert McMullin, couturière-combattante des premières heures du sida, recycle désormais les chutes de tissus du Patchwork des noms pour fabriquer des masques contre le coronavirus.

Sa résistance est textile. Le symbole ne laisse guère indifférent, quand la mémoire d’une pandémie sert à en affronter une autre. Gert McMullin a décidé de fabriquer des masques en tissu avec les résidus du matériau qu’elle coud inlassablement depuis trente ans à la mémoire des morts du sida. «Je n’ai pas l’habitude de rester plantée là sans aider les autres» confiait à PeopleTV.com la couturière de 64 ans, émue à trembler de ne pouvoir soutenir physiquement les proches et les malades de cette nouvelle pandémie qui force la distance en poursuivant ses ravages aux États-Unis.

C’est que la crise du Covid-19 a un insupportable goût de déjà-vu pour celle qui est aujourd’hui cheffe d’atelier de la Names Project Foundation. Et du tissu de lutte et de deuil, elle en a assemblé des kilomètres.

Patchwork des noms
L’idée de courtepointes cousues des noms des victimes du sida remonte à 1985, lors de la grande marche aux flambeaux en souvenir des assassinats de Harvey Milk et de George Moscone, respectivement conseiller municipal et maire de San Francisco. Le militant Cleve Jones est à l’époque inspiré par les panneaux de fortune affichant sur des façades les noms des victimes de l’épidémie de sida. Nommer, afficher devient une priorité aussi intime que militante pour célébrer des défunts dont les corps et les familles sont doublement stigmatisés. Ils sont privés de sépultures.

Jones fait alors appel à l’expertise couture d’une certaine… Gert McMullin. Celle qui voyait ses amis succomber les uns après les autres au virus y consacre ses nuits. Les premiers patchworks commémoratifs apparaissent en 1987. L’usage de ces couvre-lits rembourrés figure un symbole cher à la famille traditionnelle américaine tout en le détournant: chaque panneau cousu a la taille symbolique d’une tombe. L’épidémie ne sera pourtant reconnue par l’administration Reagan que quatre ans après le début du projet des noms. Lequel est devenu une œuvre monumentale et protégée, qui pèse aujourd’hui près de 54 tonnes, avec ses quelque 50’000 panneaux nominatifs mis bout-à-bout.

Gert McMullin coordonne la production, l’entretien et la restauration des patchworks pour la Names Project Foundation, dont les missions consistent à rappeler l’ampleur de la pandémie, soutenir les familles touchées, mais aussi collecter des fonds pour les organisations communautaires de lutte contre le sida.

Des ponts
Plusieurs articles intéressants font état depuis quelques semaines des pincettes à prendre lorsque l’on compare les deux pandémies. Certes, la mémoire des luttes passées permet de tirer des enseignements certains dans le cadre de la pandémie actuelle, sur la question des stratégies de dépistage, notamment. Mais elle rappelle aussi à quel point les contextes et les réponses sont intrinsèquement distincts, tant les malades du sida ont d’abord été marginalisés, délaissés et tenus responsables de la transmission. La mobilisation collective sans précédent des malades du sida a fini par construire une politique de lutte contre la maladie, en commun avec les soignants.

Si aujourd’hui le monde entier est soudainement atteint, mobilisé, confiné, la progression et la gestion de la pandémie mettent néanmoins en lumière d’autres fragilités: celles du système de soin, des manques criants de matériel et des inégalités sociales face à l’exposition au virus.

Les masques de Gert McMullin confectionnés de simples chutes de textiles sont destinés tant aux bénéficiaires qu’aux soignants du Bay Area Services, qui intervient auprès des personnes les plus vulnérables, sans abri et souffrant d’addictions. Dans un sentiment d’impuissance partagée, Gert McMulin est revenue sur sa machine avec la même immédiateté, la même urgence qu’à la fin des années 80. Armée d’un bout de tissu concret tiré de la mémoire des morts pour pouvoir servir les vivants.

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