Sexualités Reportage

Cruising utopia*

18 juin 2020

Photos: Irina Popa

Grosses chaleurs, réouverture de nos vies: une aubaine pour la drague en plein air? Pour le savoir, partons à la redécouverte d’un classique oublié mais pas mort, entre parole d’experts (de la prévention) et cruisers résistants.

«Lol, le cruising, c’est un truc du passé, non??» Jérémie, 34 ans, masqué (en tout cas sur Grindr), n’est pas le seul à ironiser parmi les mecs interrogés sur les réseaux ces dernières semaines. Fantasme éculé ou réalité, parcs et chiottes publiques passent pour des sanctuaires gréco-romains. Ce qui est bien réel, c’est que coronavirus + distance sociale ont chahuté la gestion de nos libidos, agité les mains droites comme les conversations WhatsApp.

Les pop-up hypocrites «Isolated but not alone» pleuvent sur Grindr, alimentent déjà le marketing de l’éloignement des corps en encourageant la version payante, pour une multiplication paradoxale des possibles. «Tu fais encore des plans, toi?» Discrétion, manques, culpabilité, compensations, bref, alors que les familles, les potes et les sportifs recolonisent les espaces verts en tout bien tout honneur, comment font les nocturnes qui cherchent un peu de plaisir, tranquilles dans la pénombre? On a voulu réactualiser ce qui se passait la nuit à l’extérieur, dans ce drôle de printemps où une bête marche est salvatrice, avec le privilège helvète d’avoir pu sortir sans attestation policée.

Vieilles casseroles
Dehors, la chasse à l’air plus ou moins libre n’avait pas besoin d’une pandémie pour en prendre un coup. L’avènement des applis est le principal suspect dans la petite mort du cruising. Florent Jouinot, coordinateur romand de l’Aide Suisse contre le Sida le confirme à l’appui de l’enquête Gay Survey: «La fréquentation des lieux publics a été divisée par trois en l’espace de vingt ans; ils attirent moins les nouvelles générations et les anciens cruisers ont délaissé les parcs et les jardins pour les espaces numériques.»

À Genève, Xavier Deprey, chargé de prévention en santé sexuelle à Dialogai, amène des checkpoints mobiles pour les HSH chaque été dans les lieux de dragues. Multipliant les tournées d’actions mixtes sur un circuit parcs-pissotières bien connu de la ville, il le constate aussi: «Il y a encore une dizaine d’années, on croisait plusieurs dizaines de mecs sur 3 ou 4 heures pendant nos actions. Aujourd’hui sur la même durée, c’est au mieux 10 ou 12 en période faste, c’est-à-dire hors des événements qui drainent les familles dans le parc.» Tous deux ajoutent que les vols et les agressions graves répertoriées en Romandie ces dernières années ont tristement contribué à la mauvaise réputation des lieux. C’est sans compter les stratégies dissuasives des autorités politiques, scellages de toilettes et autres élagages de bosquets à Fribourg, Lausanne ou Sion, et le flicage concret à la lampe-torche qui ont terminé d’en faire une pratique marginale.

«Je fréquentais les parcs à l’époque, confirme Bruno, la cinquantaine, sur Scruff. J’allais à la Perle du lac mais il y a 10 ans environ, ça commençait à devenir craignos, des gays se faisaient braquer. Il y a eu des agressions physiques, depuis je n’y ai jamais remis les pieds.» Une crainte systématiquement partagée vis-à-vis des parcs, par les utilisateurs interrogés, qui ne fait pas renoncer les plus motivés.

Bastion de la drague
N’oublions pas l’argument météo comme geste barrière naturel. «L’hiver, j’ai pas envie de sortir ma queue, ni d’attraper un rhume de cul» plaisante Jérôme, à peine 35 ans, qui nous rappelle logiquement que les oiseaux d’été quadrillent les parcs connus pour la drague de mai à octobre. Hors des sex-clubs, le cruising a toujours eu sa haute saison. Un peu comme le ski. Or, le printemps est là, pandémique. C’est un dimanche soir de mai déconfiné, les saints de glaces sont à peine derrière nous. Il est 23h. Une dizaine de silhouettes activent bel et bien la petite chorégraphie des Bastions depuis une bonne heure. Une bagnole de flic passe, mais ne s’arrêtera pas, cette fois. Joao, cinquantaine bien emmanchée, habitué des lieux, se plaint de ces descentes de flics inopinées. Elles ne semblent pas faire renoncer un flux continu de mecs seuls, même si d’après lui, le rythme est moins soutenu qu’à la Perle du lac.

«Tu passes dans trois chiottes à la suite, si tu connais les bons créneaux, en 15 minutes t’as niqué.» Jérôme

Mentionnant de vagues histoires de faux dragueurs-détrousseurs et de spray au poivre, Joao répète qu’il «faut tout le temps se méfier, tout le temps!», avant de disparaître tel le lapin blanc dans un trou noir, entre les arbres.

Excitation de la crainte
Quelques semaines plus tôt, Jérôme, confiné, confirmait ce sentiment d’insécurité qui ne le quitte jamais dans ses escapades: «Je suis toujours sur le qui-vive, j’y vais sans natel, pour ne rien me faire piquer. Au pire, tu cours.» S’il y a négociation avec les risques, c’est bien la savante équation peur-excitation qui charge l’adrénaline recherchée.

Persistantes pissotières
Si Xavier Deprey atteste de la désertion des parcs, il évoque en revanche une migration vers les toilettes, plus sécures, un réseau ritualisé de centre-ville, bien vivant. «A moins qu’il ne s’agisse d’un grand problème genevois de constipation masculine, au vu du temps que passent dans les toilettes ceux qui descendent, je peux affirmer que la circulation y est conséquente». Jérôme, lui, les fréquente pour leur efficacité: «Les parcs, c’est quand même trop de temps, de risques et d’efforts pour pas grand-chose alors qu’avec un tour en ville, tu passes dans trois chiottes à la suite, si tu connais les bons créneaux, en 15 minutes t’as niqué». Dans les tasses, l’horaire, c’est la clé.

«Je kiffe ce trip exhib de l’immédiat, sans tous les profils fakes des applis ni les mecs qui se trouvent toujours une excuse pour ne pas venir direct. Au moins quand t’es sur place, c’est pour baiser», décrit Bastien, 28 ans qui nous donnait rendez-vous près d’un WC du jardin anglais fin avril. Avant d’ajouter, sourire en coin parce qu’il bosse dans la santé: «Ça me fait doucement rigoler les types qui veulent barebacker tout en ayant peur du coronavirus…»

Liberté pour les non-identitaires
Pour les irréductibles, si le cruising reste un truc d’avant, ce n’est pas non plus Jurassic Park. Il y aurait même une certaine resucée juvénile. «Globalement, les gens viennent moins mais on sent comme un petit retour. Cet automne, il y avait plus de mecs de 25- 30 ans dans les chiottes, remarque Jérôme. Tu trouves des mecs qui traînent hors-milieu. C’est ça que j’aime avec la drague dehors à l’ancienne, tu trouves des bi, des hétéros non-assumés, même pas des mecs que tu vas croiser dans les sex clubs. C’est une autre faune». Bastien précise: «Mais c’est clair que sont des habitués, on revoit souvent les mêmes, vieux ou jeunes. Il y a un groupe de base.»

Pour Florent Jouinot, les lieux publics «restent des territoires de liberté essentiels pour tous les non-identitaires», ces hommes hors- milieux en quête de discrétion parce qu’ils sont mariés, par exemple, et pourront d’ailleurs difficilement parler prévention au médecin de famille. Encore moins ramener un mec à la maison.

«On ne peut pas demander l’abstinence jusqu’en septembre. Notre rôle est de travailler sur la réduction des risques de type IST, pour éviter une nouvelle flambée des infections.» Florent Jouinot

Santé collective
Sur la continuité générale des pratiques, les deux professionnels de la prévention témoignent avoir reçu ouvertement beaucoup de questions durant leurs créneaux de présence sur les réseaux. «Le traffic était soutenu et objectivement, ceux qui naviguent ne sont pas là pour jouer au Scrabble.» ironise Florent Jouinot qui a participé au projet Queerona, une plateforme numérique estampillée Dr Gay, lancée pendant le confinement. Mais il est difficile d’évaluer vraiment les pratiques, et Florent Jouinot de poursuivre: «On ne peut pas demander l’abstinence jusqu’en septembre. Notre rôle est de travailler sur la réduction des risques de type IST, pour éviter une nouvelle flambée des infections. Il est davantage question de solidarité pour la santé collective, que de santé individuelle. C’est d’ailleurs toute la difficulté en terme de prévention, quand sa propre santé est moins directement impactée. Si chacun s’applique, ça profite à la collectivité. Et la communauté est habituée à vivre avec la réalité d’une épidémie.»

Sur Grindr, Charles, 44 ans, trouve quand même que «depuis mars les mecs sont très prudents et responsables, jeunes ou âgés, même si bon, fake un jour, fake toujours! Maintenant, ça semble reparti comme avant, sauf qu’hier soir, par exemple, j’ai chatté avec trois profils de mecs sans-abris qui cherchaient une piaule pour la nuit. J’avais jamais vu ça.»

Local is the new cool
Alors que leur promiscuité pourrait priver les saunas et les sex clubs d’une réouverture prochaine, y aura-t-il report sur les parcs cet été, voire pour toujours? Pendant qu’on prend les paris, Xavier Deprey imagine tout à fait une période estivale davantage propice à la drague extérieure, et compte bien être sur le terrain post-confinement. Il collabore déjà avec Aspasie (association de défense des droits des travailleur·euse·s du sexe, particulièrement précarisé·e·s par la crise) afin de mettre en place une procédure de présence spécifique à l’extérieur. D’autant que cette période généralisée de vigilance sexuelle et de sensibilisation à la santé, pourrait s’avérer une fenêtre intéressante vis-à-vis du concept de charge virale communautaire. «C’est une stratégie de dépistage massif sur d’autres infections, dont le VIH, une sorte de remise à zéro – certes, idéaliste – des compteurs, pour casser les chaînes de contamination».

Alors en attendant que le local devienne concrètement le nouveau cool – cruising sous le cagnard en tête – et parce que Zoom n’est certainement pas la panacée, gageons qu’un retour aux promesses de la nature sera une porte de sortie définitive, que les rivières et les bois formeront l’écosystème responsable de nos sauvageries.

* Pour respecter leur anonymat, les noms des cruisers répondants cités ont été volontairement inventés. Le titre de l’article est un emprunt en forme d’hommage au livre de José Esteban Muñoz, «Cruising Utopia (The Then and There of Queer Futurity)».

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