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«Une joie et un sentiment de liberté immenses»

«Une joie et un sentiment de liberté immenses»
Marine Maiorano Delmas. Photo: Linda Trime

Iels ont fait leur coming in* lesbien après 30 ans et témoignent de parcours ô combien émancipateur.

«C’est à la fois formidable et terrifiant, de découvrir qui on est», écrit Marine Maiorano Delmas, qui signe Spoiler alert: vous êtes lesbienne, paru en juin 2023 aux Éditions Les Insolentes. Dans son livre plein d’intelligence, d’humour et d’amour, elle raconte et analyse son coming in lesbien la trentaine passée et s’adresse aux «bébés gouines, aux lesbiennes en devenir, aux dykes tardives qui découvrent leur sexualité à 20, 30 ou 40 ans. Pour celleux qui se révèlent à elleux-mêmes, celleux qui s’interrogent encore, celleux qui y songent et celleux qui flippent. Mais aussi à celleux qui n’y pensent même pas, et qui, pourtant, sentent confusément que quelque chose ne va pas.»
 
«Je suis “juste” quelqu’un à qui c’est arrivé, mon propos n’a pas pas de valeur universelle», précise la lilloise d’origine en toute modestie, afin de dire également que tous les vécus et les expériences sont différents et légitimes – son livre est d’ailleurs un petit bijou d’inclusivité et de bienveillance. De même, elle explique qu’il n’existe pas de définition gravée dans le marbre de ce qu’est ou doit être une personne lesbienne: «Je doute que quelqu’un puisse se déclarer un jour “autorisé universelle du lesbianisme” et étaler une longue liste de ce qui définit être un bonne “gouine”. On peut être lesbienne et avoir couché avec des hommes cis, on peut être lesbienne sans avoir jamais eu de relation lesbienne, je crois qu’on peut être lesbienne sans s’identifier au genre femme, on peut être lesbienne aujourd’hui et ne pas l’avoir été hier, ou ne plus l’être dans quelques années: il y a des milliards de vécus lesbiens différents et l’un n’est pas moins légitime que l’autre.» explique Marine Maiorano Delmas.
 
Voilà de quoi rassurer celleux qui ne se reconnaissent pas dans les stéréotypes et dans les deux seuls schémas le plus souvent visibilisés: soit être gouine et le savoir depuis toujours, soit faire LA rencontre-révélation qui bouleverse tout du jour au lendemain.

Des parcours variés, intimes et politiques, tous légitimes

De fait, les personnes avec lesquelles j’ai échangé pour cet article témoignent de parcours très variés, quand bien même elles ont fait leur coming in «sur le tard». Parfois, il s’agit bel est bien d’une révélation aussi fulgurante que naturelle: «Jusque là, je ne disais pas que j’étais hétéro. Je ne me disais rien. Et Sophie a débarqué dans ma vie. Je l’ai embrassée très rapidement en public comme si c’était normal et intégré» se souvient Marie, 32 ans.
 
Parfois, cela correspond à un moment de rupture qui conditionne une prise de conscience:  «J’étais en couple avec mon compagnon. En mode famille recomposée avec chacun deux enfants. Nous avons traversé un moment de crise durant lequel je me suis dit: “J’arrête de réfléchir, je me pose, je prends ce qui vient et on verra bien”» raconte pour sa part Laura, 45 ans. «Deux ou trois semaines plus tard, j’ai un gros coup de foudre pour une collègue. Elle n’en a jamais rien su. Mais pour moi, l’attirance était très physique, je n’avais aucun doute. Et je me suis vite rendu compte, dans les semaines qui ont suivi, que j’étais attirée par d’autres femmes.»
 
Parfois, c’est un déclic mâtiné de curiosité, sur le mode «Je me fais chier avec les hommes cis» et nourri de désirs qui étaient là depuis un moment, comme pour Émillienne, 38 ans: «J’étais séparée depuis l’été 2018 du père de mes enfants. Je datais des mecs et je m’ennuyais comme un rat mort alors j’ai décidé de rajouter les meufs sur les applis (en vrai ça faisait très longtemps que ça me travaillait…). J’ai commencé à parler avec C. On s’est rencontrées 15 jours après, ça a été fulgurant. Une révélation cosmique, émotionnelle et sexuelle. Quelque chose que j’avais toujours attendu.» Elle poursuit: «Ce que j’ai vécu était un point de non-retour. Quelques mois après, j’ai réalisé que je ne pourrais plus jamais avoir des relations avec des mecs cis hétéros.» Et de compléter: «J’étais déjà super mega alliée: ça a été un peu un mindfuck que le politique soit déjà là et que l’intime le rejoigne.»

Et puis, pour d’autres personnes, c’est un cheminement plus construit et moins linéaire. Un cheminement souvent nourri de lectures, podcasts et vidéos féministes et queer. «Durant le confinement, qui a été pour moi une grosse période d’introspection, j’ai lu beaucoup de livres féministes, je me suis intéressée à des questions portant sur la contrainte à l’hétérosexualité et au lesbianisme politique. J’écoutais aussi avec un grand intérêt le podcast Coming Out, et c’est en écoutant celui consacré à Pomme que je me suis dit: «Je suis lesbienne». J’ai pris conscience que c’était quelque chose qui était en moi depuis au moins quinze ans, mais que je n’étais pas prête à intégrer jusqu’alors», se souvient Félicité, 31 ans. 
 
Pour l’autrice Marine Maiorano Delmas, quant à elle, il y a sans doute eu une sorte de cumul entre un parcours de vie traversé par des expériences lesbiennes qui ne disaient pas leur nom, des lectures et quelque chose comme une acculturation aux milieux queers et féministes qui ont fait qu’elle s’est réalisée lesbienne.

De fait, pour beaucoup, c’est le temps, les rencontres – écrites, audiovisuelles ou physiques  – et parfois les ruptures de trajectoire qui font que vient, sinon s’impose, le moment de se dire enfin lesbienne, de s’affirmer comme tel·le et de le vivre vraiment.
 

Injonctions et contraintes à l’hétérosexualité

Pour celleux qui comprennent a posteriori que le lesbianisme était latent, non avoué et non conscientisé, les raisons sont plurielles et sont autant de biais qui sonnent comme des contraintes à l’hétérosexualité. «J’ai grandi dans un tout petit village où les lesbiennes n’étaient pas du tout représentées», raconte Félicité. Même constat d’un manque de représentations (et c’est encore plus vrai pour les représentations positives: on a tous·tes·x en tête les tropes associés aux lesbiennes) dans les films, les séries et quasiment tous les médias, surtout quand on a grandi dans les années 80-90. «Toute l’éducation des enfants et ados est traversée par la présomption qu’iels sont hétéros, ajoute Marine Maiorano Delmas. Dès la maternelle, on demande aux petites filles si elles ont un amoureux.» «On nous apprend à rentrer dans le cadre, à ne pas faire de vagues, à “réussir notre vie”» ajoute Laura. Et «réussir sa vie», c’est souvent se marier avec un homme et avoir des enfants avec lui quitte à serrer les dents et à faire preuve d’une abnégation sans faille à l’égard des injonctions sociales.
 
En outre, la sexualité est encore aujourd’hui pénétrocentrée, comme si sans pénétration d’un pénis dans un vagin, ce n’est pas vraiment du sexe, que des jeunes personnes qui ne sont pas des mecs cis qui couchent ensemble relevait du «touche-pipi», de l’exploration, du «iels se cherchent».
 
Au-delà de ce conditionnement qui fait que le lesbianisme peut longtemps relever d’un pur impensé, sortir de l’hétérosexualité, c’est sortir des normes et par là même être exposé·e·x, malheureusement, à des discriminations et à des violences. Pour celleux qui étaient établi·e·x·s dans un schéma conventionnel – mariage hétéro, enfants, maison, etc. – c’est aussi, comme le souligne Laura, faire «le deuil de la vie que l’on a pu mener avant.» Et ça, c’est effrayant, parfois bouleversant – même si aucune des personnes qui ont bien voulu témoigner ne relatent de rupture violente avec leur ex-cismasculin, encore moins avec leurs enfants pour celleux qui en ont.
 

Des coming in épanouissants et émancipateurs

 
Effrayant, mais quelle libération! «J’ai éprouvé une joie immense! M’émanciper du regard des hommes m’a permis de me sentir plus libre. Je peux enfin m’affirmer et arrêter de jouer un rôle», explique Félicité. «J’ai enfin cessé de performer la femme que l’on attendait de moi», raconte Amandine, 38 ans. Et d’ajouter: «Je me donne les moyens d’être la femme que j’ai envie d’être. Sortir des rapports de séduction avec les hommes a changé ma présence au monde et ma posture en société.» Marine Maiorano Delmas conclut: «Il n’y a rien de plus épanouissant et de plus libérateur que de quitter l’hétérosexualité.»
 
Et de fait, les personnes rencontrées pour écrire cet article témoignent d’une formidable liberté, d’une soif d’incarner pleinement qui elles sont vraiment et d’aimer.

* Coming in ou autonomination: utilisé pour désigner la prise de conscience pour une personne de sa propre orientation sexuelle ou de sa transidentité.