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Travail et transidentité: le combat d’activistes indiens

Travail et transidentité: le combat d’activistes indiens
Craint·e·x·s, respecté·e·x·s, souvent méprisé·e·x·s, les membres de la communauté hijra ou «3e genre» et les autres femmes trans* tentent de (re)trouver une place dans la société indienne.

En Inde, l’histoire des hijras est intimement liée à l’épopée hindoue du Râmâyana[1], qui remonte au 3e siècle avant notre ère. Le Dieu Ram, sur le point de quitter sa ville natale d’Ayodhya aurait ordonné aux hommes et aux femmes qui le suivaient de sécher leurs larmes et de s’en aller. Ne sachant que faire, les personnes qui n’étaient ni hommes, ni femmes, l’attendirent pendant quatorze ans. Ram les retrouva à son retour et les bénit. Cet épisode du Râmâyana qui souligne la loyauté de ceux qui se réclament du 3e genre/sexe leur vaut un statut particulier dans la société indienne.

«Les hijras sont considérés comme des demi-dieux dans la mythologie hindoue»

«Les hijras sont considérés comme des demi-dieux dans la mythologie hindoue, et les gens souhaitent recevoir leur bénédiction», explique Manish Jain, cofondateur de Kineer Services. «Ielles sont invité·e·s aux cérémonies de mariage, de naissance, pour bénir une nouvelle propriété, ou y prennent part sans avoir été invité·e·s… Leur présence assure à l’hôte chance et prospérité, tandis que les empêcher de participer à la cérémonie serait de mauvais augure! Lors de ces évènements, ils divertissent également l’assemblée par leurs chants et leurs performances théâtrales. Il faut distinguer la culture, les traditions des hijras, de celles de la communauté trans* dans son ensemble. Tous les hijras sont trans*, mais toutes les personnes transgenres ne sont pas des hijras!».

Les normes sociales contraignent le plus souvent les jeunes trans* en âge de se marier à quitter leur famille pour éviter à celle-ci d’être mise au ban de la société. Une des options s’offrant à eux est de rejoindre une communauté de hijras, qui deviendra leur nouvelle famille.[2]

Le fait qu’ielles n’éprouvent pas d’attrait pour les femmes a permis aux hijras d’occuper une place à part dans la cour des rois, notamment en tant que sentinelles des harems des souverains hindous, puis des empereurs musulmans. Sans attaches familiales, ielles étaient perçu·e·s comme plus loyaux·ales et dévoué·e·s, mais ce statut privilégié avait parfois comme origine des pratiques cruelles, les «hijras de naissance» côtoyant ceux dont la castration résultait d’un châtiment.[3]

«La comédie et les chants cachent souvent des parcours dramatiques»

De nos jours encore, la comédie et les chants cachent souvent des parcours dramatiques, où exploitation sexuelle, humiliations et castrations forcées se mêlent. Perçu·e·s comme un danger pour l’ordre moral par les colons britanniques, ce n’est qu’en 2018 que l’article 377 criminalisant les hijras a été abrogé. Cette avancée ne suffit hélas pas à effacer des centaines d’années d’ostracisme.

«Tout ce qui touche à la sexualité reste très tabou en Inde et il n’y a aucune espèce d’éducation sexuelle. On en est encore à débattre de l’égalité entre homme et femme!» déplore Manish Jain. «Des changements arrivent lentement, mais on doit aussi les provoquer nous-mêmes, et ne pas attendre que la société les mette en œuvre».

«Le premier projet de Kineer Services a été de mettre sur pied une usine d’eau minérale»

C’est dans le but d’aider les personnes trans* à s’insérer sur le marché du travail que le travailleur social a fondé Kineer Services en 2018, à Noida (Delhi), avec l’actrice et militante hijra Laxmi Narayan Tripathi. Le premier projet de Kineer Services[4] a été de mettre sur pied une usine d’eau minérale gérée par des membres de la communauté trans*. «On a choisi l’eau en bouteille car il y a une très forte demande sur le marché indien, avec une croissance d’environ 34%», explique Manish Jain. «L’eau est également proche de l’esprit de Laxmi Tripathi, qui se définit comme étant de nature fluide… Après la création de notre première fabrique à Delhi, nous avons commencé à collaborer avec d’autres entreprises, et les avons incitées à employer des personnes transgenres. Ces usines produisent l’eau minérale Kineer, que nous achetons et revendons à nos clients qui sont notamment des banques, des grandes entreprises, les hôtels du groupe Lalit, et des compagnies d’aviation. Toutes ont énormément d’employé·e·s et ont besoin d’eau potable. Le nom de notre société est inscrit sur les bouteilles, et ils informent leur personnel du caractère solidaire de cette production. Lorsque les chef·fe·s d’entreprises que nous avions approché·e·s sont venu·e·s voir notre usine et la façon dont nous travaillions, ils et elles ont souhaité engager des membres de notre communauté au nom de l’inclusion. Jusque-là, aucun·e n’avaient eu de contact direct avec des personnes trans* et tou·te·s étaient un peu effrayé·e·s. Kineer a alors commencé à les aider à entrer en contact avec les employé·e·s qui leur conviendraient. On offre également aux candidat·e·s une formation de préparation à l’emploi».

Sortir de la précarité

Amy Chauhan, jeune femme trans de 31 ans, a pu sortir de la précarité avec l’aide de Kineer et du groupe hôtelier Lalit, dont le PDG, Keshav Suri, mène des actions philanthropiques pour la communauté LGBTIQ+.

«Je suis née et ai grandi à Kanpur (Uttar Pradesh), seule avec ma mère qui avait très peu de moyens. Enfant, à l’école, j’étais identifiée comme une fille et n’avais pas de problèmes particuliers. Ma mère se montrait très compréhensive. J’avais seize ans quand j’ai achevé ma scolarité, et suis partie seule pour Delhi. C’était très dur, d’autant plus que j’ai perdu l’usage de mes jambes à l’âge de dix ans, suite à un accident».

Après des années de galère durant lesquelles elle se prostitue pour survivre, Amy trouve un emploi dans l’hôtellerie, grâce à la Lalit Suri foundation. «Les salaires ne sont pas très bons dans ce secteur, et après quelque temps, j’ai contacté Manish Jain en espérant trouver un autre emploi».

Le philanthrope lui propose alors de travailler comme livreuse, pour Flipkart, leader du commerce en ligne dans le sous-continent. La situation d’Amy, qui se déplace en fauteuil roulant, n’est pas idéale pour l’emploi en question, mais la jeune femme ne se décourage pas, malgré les remarques des clients. «Les gens s’attendaient à ce que je monte leur apporter les paquets chez eux, mais je dois leur demander de descendre en bas de l’immeuble… Ils disaient ne pas comprendre pourquoi je faisais un tel travail dans ma situation… J’ai fini par trouver un autre emploi comme Customer Support Analyst, chez Accenture, avec l’aide de V-Shesh[5].

A présent, j’informe Manish Jain lorsqu’il y a des postes disponibles chez Accenture pour des personnes de la communauté, et je les recommande. Je suis très contente de ne plus avoir à me prostituer, comme par le passé, et d’avoir enfin une situation stable».

En 2019, une loi pour la protection des droits des personnes transgenres a été adoptée par le Parlement indien. Pour Amrita Sarkar, activiste transgenre, «changer les lois ne change pas les mentalités, et le gouvernement devrait impliquer davantage les communautés locales et les personnes trans* directement dans les campagnes de sensibilisation. Selon le Transgender act, une personne trans* ne doit pas être harcelée, mais s’il n’y a pas d’acceptation, de sensibilisation à cette question dans la société, cela ne changera rien!».


[1] Le Râmâyana est, avec le Mahabharata, l’un des textes fondamentaux de l’hindouisme

[2] “Their Untold Stories…”: Lived Experiences of Being a Transgender (Hijra). A Qualitative Study from India, Journal of Psychosexual Health, Bithika Mondal, Sudeshna Das, 2020.

[3] Hijras, The labelled Deviants, Satish Kumar Sharma, 2000.

[4] Kineer ou kinnar est un synonyme de hijra et se réfère au «3e genre»

[5] V-shesh est une organisation œuvrant pour l’inclusion des personnes en situation de handicap sur le marché du travail dans toute l’Inde.