Relecture

Jack-off parties, les cercles du désir

Dans les années 80, les gays en quête de sexe en groupe safe se ruaient dans les clubs de masturbation collective. Retour sur une expérimentation érotique en temps de pandémie.

Contrarier un peu le désir n’est pas sans charmes. Depuis le début de la pandémie et la fermeture des lieux de cruising, les amateurs de rencontres anonymes entre mecs l’apprennent, ou plutôt le réapprennent, par exemple sur les plateformes de visioconférence réinventées en lieux d’orgies masturbatoires garanties sans Covid. Un ersatz de sexe frustrant pour les uns, une alternative curieusement excitante pour les autres.

Au milieu des années 80, un phénomène analogue s’était produit. Des jack-off parties («fêtes de branle») avaient essaimé aux USA. Les contraintes sanitaires de l’époque n’empêchaient pas de se réunir dans un même lieu, pour prendre son pied à (se) regarder et (se) caresser dans tous les sens du terme. Par contre, le safer sex établissait des règles très strictes: «No lips below the hips» et «Nothing goes inside anybody’s anything», qu’on se contentera de traduire «On ne suce pas, on ne baise pas». «Ces endroits qui attiraient les exhibitionnistes et les mecs bien membrés, ainsi que leurs admirateurs, ont fait face à une telle affluence que les soirées ont dû déménager dans de vastes lofts», raconte Charles Silverstein et Felice Picano dans la bible The Joy of Gay Sex (1993).

Les jack-off parties ne ressemblaient pas à un cercle de branlette façon Alcooliques Anonymes ou à une salle d’attente de dentiste. Les pornothèques en conservent quelques témoignages visuels. The Goodjac Chronicles, un porno esthétisant de 1986, dévoile une déambulation sensuelle où les participants se toisent, se touchent, se goûtent, se reniflent et se manipulent jusqu’à l’extase.

Attention, la vidéo comporte des images explicites:

Échanges érotiques
En Europe, le concept avait été repris par des associations de prévention gay. C’était le cas notamment à Amsterdam ou à Paris à la fin de la décennie. L’objectif était de «mettre en valeur des pratiques de sensualité, de jeux corporels, d’échanges érotiques qui par définition ne sont pas vecteur de contamination. En ce sens, elles permettaient de compléter le message de prévention «préservatif et gel», écrit le chercheur Pierre-Olivier de Busscher.

Si les jack-off parties ont connu leur apothéose avec le sida, elles remontent à plus loin. Le terme lui-même aurait été inventé dans les années 70, à partir d’une tradition antédiluvienne de masturbations de groupe au sein des sociétés masculines. Plusieurs clubs continuent de réunir des adeptes dans les grandes villes US, dont une part non négligeable de mecs se définissant comme hétéros. Ils seraient un sur dix, selon Paul Rosenberg, des Rain City Jacks de Seattle: «Il se peut qu’ils n’aient pas d’attirance envers d’autres hommes, mais on leur donne le feu vert pour expérimenter: toucher le pénis d’un mec, partager son plaisir. Ce que j’entends beaucoup, c’est que c’est la forme ultime du male bonding

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