Photo: Irina Popa

Léon, transactiviste dans le cyberespace

Des réseaux sociaux aux manifs, tous les moyens sont bons pour lutter contre le cis-tème. Cela, Léon Salin Chappuis l’a bien compris. Son compte Instagram destiné à documenter sa transition évolue peu à peu en réel manifeste politique.

Léon appartient à une nouvelle génération d’activistes. Une génération qui agit sur tous les fronts. Une génération qui utilise tous les moyens à disposition dans la production de discours militant. Une génération consciente de l’influence que le virtuel a sur le réel. Une génération pour qui internet représente une possibilité supplémentaire d’expression voire parfois le seul moyen de s’exprimer face à l’oppression.

Les années 2000 marquent en effet l’âge d’or de l’activisme web ainsi qu’une seconde naissance pour le cyberféminisme. Partagé plus de 12 millions de fois en 24 heures via les réseaux sociaux, le hashtag Me Too incarne l’avènement du féminisme numérique. Utilisé par les internautes pour dénoncer le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles ont vécus, #MeToo a su transposer un outil digital en véritable mouvement social planétaire. Aujourd’hui, dans le sillage du cyberféminisme, les personnes LGBTIQ+ investissent le web comme un nouveau territoire de résistance à la fois insurrectionnel et intersectionnel.

C’est le cas de Léon, suivi par presque 5000 personnes sur Instagram. Ce Genevois s’est lancé sur la plateforme il y a un peu moins d’un an. «J’ai commencé parce que j’ai réalisé que j’étais trans* et que ça allait bien se passer. Je suis tombé sur le compte d’un mec trans* new-yorkais et en voyant ses photos, j’ai réalisé à quel point c’était important d’avoir une représentation positive de la transidentité. Je me suis dit pourquoi pas faire ça à mon échelle? Pour d’autres personnes trans* géographiquement proches de moi?»

Postant à la fois en anglais et en français, Léon vient également contrebalancer la profonde disparité régnant entre les hommes trans* anglophones et francophones sur l’application. Alors que les hashtags #transgenderman et #transman ont été recensés plus de 1 million de fois, leurs versions françaises #hommetrans et #mectrans récoltent, à elles deux, moins de 300 publications, dont une grande partie est produite par Léon.

Raz-de-marée de messages
Au départ, Léon se lance sur Instagram en partageant des photos de lui et doit faire face au contrecoup d’un coming out trans* en ligne. En un instant, il reçoit un raz-de-marée de messages provenant de son entourage. Rapidement les photos et les textes qu’il y superpose prennent une tournure politique. «J’ai commencé par écrire sur mon corps, à m’afficher avec mon torse nu sans torsoplastie [chirurgie du torse]. J’ai expliqué que mon torse était celui d’un homme bien qu’on me rappelle constamment que tel n’est pas le cas, car il n’est pas plat».

Photo: Irina Popa

«Je garde une trace de l’évolution de ma transition et je l’analyse, notamment à travers les effets de la testostérone sur mon corps ou sur mon mental»

À la manière d’un journal intime virtuel, son compte Instagram lui donne une plateforme pour écrire et lui permet de partager son parcours et ses sentiments. «Grâce à ça, je garde une trace de l’évolution de ma transition et je l’analyse, notamment à travers les effets de la testostérone sur mon corps ou sur mon mental. Chaque semaine, je prends une nouvelle photo de mon corps sous testostérone et j’enregistre ma voix. Pour moi, de me voir et de m’entendre parler il y a 6 mois, ce sont des changements impressionnants. Pour d’autres qui souhaiteraient entamer une transition, c’est rassurant de voir quels sont les effets de la testostérone, même s’ils varient d’une personne à une autre. J’aurais aimé tomber sur ce genre de photos ou de vidéos auparavant, mais ce n’était pas courant».

Pour faciliter ou du moins informer sur les enjeux juridiques et sociaux d’une transition en Suisse, Léon détaille méticuleusement son processus via Instagram. Il explique ce qu’est un certificat de dysphorie de genre, l’inconfort que peut provoquer le développement d’un dickclit, comment obtenir un changement de prénom et/ou de genre ou encore recommande certain·e·x·s psychologue·x·s ou endocrinologue·x·s trans*-safe.

Guide pratique
Partant de son expérience personnelle, Léon dresse un véritable guide pratique et transforme son Instagram en une base de données exhaustive. En outre, Léon propose également conseils et tutos. Comment aplatir son torse à l’aide d’un binder (gilet compresseur permettant de rendre son torse plat) ou comment réaliser une barbe ou une moustache à l’aide d’une mèche de cheveux, du mascara, du baume à lèvres et un peu de créativité.

«Les ressources faites par et pour les personnes trans* sont très limitées sur internet comme ailleurs»

«Cette technique de la barbe, je l’ai découverte à l’occasion d’un atelier drag king lors de la première édition du Fesses-tival et ça a révolutionné ma vie. Après m’être filmé en train de la réaliser, j’ai reçu plus de 10 photos de mecs trans* qui avaient essayé cette méthode. L’un d’entre eux m’a écrit que c’était la première fois qu’il se voyait avec une barbe et qu’il ne s’était jamais senti aussi bien. C’est incroyable que ces conseils aient un impact aussi important sur autant de monde, mais à la fois ce n’est pas étonnant, car ce genre de tutos est introuvable sur YouTube. Les ressources faites par et pour les personnes trans* sont très limitées sur internet comme ailleurs».

Une Université inclusive?
En parallèle, Léon profite de l’exposition que lui procure ce réseau social pour partager des contenus plus militants à destination des allié·e·x·s. Entre sensibilisation et pédagogie, Léon déconstruit, explique et clarifie des concepts et théories encore obscurs pour les personnes cis. Entre autre, il interroge les attirances affectives et sexuelles affirmant que ces dernières sont loin d’être anodines, mais bien le résultat de normes sociétales oppressives. Partant de ce constat, il est fort probable que vos attirances soient transphobes, validistes ou grossophobes.

«Forcément, les gens détestent qu’on leur dise qu’ils ont des privilèges»

«J’ai aussi fait une publication sur la mixité choisie pour que les allié·e·x·s se rendent compte pourquoi nous avons besoin d’espaces sans cisgenres. À chaque fois que je fais un post militant, il y a toujours des personnes qui se désabonnent de mon compte. Ces posts font polémique et sont perçus comme des prises de position radicales. Même chose lorsque j’explique que les personnes cisgenres ont des privilèges ou que la langue française est profondément sexiste et qu’il faut employer le langage épicène et l’écriture inclusive. Ces thématiques ont parlé à pas mal de monde et cela a mené à des débats intéressants, malgré des commentaires plutôt agressifs. Forcément, les gens détestent qu’on leur dise qu’ils ont des privilèges.»

Étudiant, Léon a également interpellé l’Université de Genève sur la nécessité d’adapter son fonctionnement aux personnes trans* (changement de prénom et de genre sur la carte d’étudiant·e·x, l’adresse mail, les diplômes…). Après avoir rencontré le Service Égalité de l’UNIGE à plusieurs reprises, Léon déplore le manque d’actions concrètes de l’institution. «À la rentrée dernière, j’apparaissais sur les listes des professeur.e.x.s sous mon morinom (ndlr: «deadname» en anglais). Au début de chaque cours, je suis allé voir chaque enseignant·e·x·s pour expliquer ma situation et ainsi éviter de me faire mégenrer constamment. C’est vraiment gênant d’avoir cette conversation sur mon identité en guise de première interaction alors que je suis là pour étudier.» Rien ne facilite les conditions d’études pour les personnes trans* à l’UNIGE.

Comme tant d’autres, Léon réclame que l’Université mette en place des toilettes non-binaires dans tous ses bâtiments. «Trans culture is se retenir d’aller aux toilettes publiques», commente un internaute sur le post Instagram de Léon dédié à cette requête. Rien n’est plus vrai! Les toilettes non mixtes désignées par les pictogrammes «femmes» et «hommes» constituent des lieux incommodants voire inaccessibles pour les personnes trans* qui risquent de s’exposer à du harcèlement ou à de la violence au moment de les utiliser.

Alerté sur ce sujet (loin d’être une nouveauté) via les réseaux sociaux par Léon et Queers of Lausanne, le Service Egalité de l’UNIGE a confié «qu’un projet pilote est à l’étude concernant les WC neutres». Pour Léon, «cela fait trop longtemps que nous sommes dans l’attente. Les personnes trans* fréquentant ces toilettes – étudiant·e·x·s comme membres du personnel – sont mis en danger tous les jours à cause du manque de protection accordé par l’UNIGE.»

Cyberqueerness
The Internet can be an ugly place… tout particulièrement lorsqu’on sait que 3 jeunes LGBT* sur 5 ont été insultés sur le Net. Cisplaining, insultes ou menaces de mort, nombreux sont les messages et commentaires malveillants que reçoivent les personnes trans* en ligne. Mais à l’instar de Léon, iels sont plusieurs à utiliser Instagram à bon escient pour mener à une réelle prise de conscience et tenter de se réapproprier internet. C’est le cas de Maël, créateur de la page ptrans_vs_grindr qui expose la fétichisation et l’hypersexualisation que vivent les personnes trans* sur Grindr. Un compte nécessaire qui met en évidence, et ce n’est pas une découverte, que les cis homos sont tout aussi violents que les cis hétéros.

Également à suivre: aggressively_trans qui dénonce et analyse les mécanismes de la transphobie avec pédagogie et humour. Aux commandes de ce compte qui mériterait d’être déclaré d’utilité publique, l’activiste Lexie qui sera présente à la table ronde «Être transgenre aujourd’hui» organisée le 25 février prochain à la bibliothèque municipale de Vevey (VD).

Que ce soit sur YouTube grâce aux milliers de vidéos de coming-out publiées, via Instagram où des anonymes financent, par le biais de cagnottes, les opérations onéreuses de personnes trans*, ou encore grâce aux cyberjusticier·ière·x·s venus combattre les trolls transphobes sur les forums; les queers transforment le Net pour en faire un safe space. À grands coups de témoignages, de groupes de soutien et d’entraide, les jeunes queers ont réussi sur internet là où les anti-LGBT* ont échoué: en donnant à l’intime un écho universel. Trop souvent réduits au silence dans la sphère publique réelle, internet a donné aux cyberqueers une plateforme d’expression, leur a permis de trouver puis de produire des ressources, de surmonter l’isolement social et enfin de s’organiser. Là est le potentiel militant d’internet et des réseaux sociaux: utiliser les nouvelles technologies pour contribuer à un changement social. De fait, la libération queer se passe aussi en ligne.

» Suivez Léon sur Instagram: salinleon
» La table ronde «Être transgenre aujourd’hui» se déroulera le mardi 25 février à la bibliothèque de Vevey. Avec Caroline Dayer, Diane Dormet, Hazbi et Lexie. Entrée libre dès 18h30; quai Perdonnet 33. Plus d’infos sur biblio.vevey.ch

Laisser un commentaire

*

À lire également