La deuxième pride de Gabriel Bender

Sociologue et historien valaisan, Gabriel Bender surprend son monde en publiant «Bretelles d’arc-en-ciel». L’histoire d’une jeune couturière lesbienne en prise directe avec les clichés liés à sa sexualité.

Le monde de l’édition, Gabriel Bender le connaît bien. Entre études sociologiques sur les tavernes et autres fictions de son canton d’origine, l’auteur valaisan est parvenu en quelques années à se tailler une petite réputation dans les vitrines des libraires romands. En juillet 2002, le projet de «Bretelles d’arc-en-ciel» débute à la suite d’un constat. «Je me suis rendu
compte au fil des années que la sociologie n’a pas de discours propre. Il s’agit simplement d’un outil qui peut être mis au service d’autres genres littéraires, voilà pourquoi je me suis lancé dans cette aventure romanesque. J’ai voulu donner naissance à une forme de fantaisie littéraire», se rappelle Gabriel Bender.
La mise en place du projet s’est d’abord articulée autour d’une véritable recherche sociologique basée sur les témoignages des organisateurs de la Gay Pride sédunoise en 2001. «Pour moi, la force de la fiction se retrouve dans le détail, j’ai donc donné un aspect de reportage au livre. Mais dans le même temps j’ai souhaité proposer un roman facile à lire car l’écriture s’apparente à la peinture, explique le sociologue. Elle est donc éminemment visuelle.» Plus complexe qu’il n’y paraît, «Bretelles d’arc-en-ciel» mêle allégrement délires fictionnels et faits réels, un cocktail qui a le mérite d’interpeller et qui permet au monde qui se dévoile d’acquérir sa propre identité.

Quête initiatique
Basé sur la multiplicité identitaire des divers protagonistes, le roman donne à voir le quotidien d’une jeune couturière lesbienne, Catherine, qui voit son existence prendre un nouveau tournant lorsqu’on lui confie l’organisation de la Gay Pride sédunoise. Parallèlement elle se voit également responsable de la confection d’un costume qui doit être la fierté des générations futures. Très rapidement, cependant, la toile d’obstacles se tisse. «Cette jeune femme est très éloignée des préoccupations citadines. C’est la raison pour laquelle ses nouveaux mandats vont considérablement la déstabiliser. En fait, plus elle essaie d’être reconnue comme couturière, plus les gens la perçoivent comme lesbienne. A la fin du roman, on oublie presque qu’elle est homosexuelle, ce n’est pas essentiel dans la narration. J’ai surtout voulu construire un jeu autour du costume et contrairement à certaines idées reçues, l’habit fait le moine!», ajoute Gabriel Bender.
Comme il est fréquent pour un premier roman, le récit autobiographique est sous-jacent à l’intrigue principale. «L’enfance de Catherine, par exemple, est très proche de la mienne, confie l’auteur. Je suis également passionné par le déroulement des saisons. Il est donc normal que l’histoire s’étale sur neuf mois comme pour l’accouchement d’un enfant et que l’on y retrouve l’évocation de la saison agricole.» Prenant une importance croissante tout au long du périple, les deux chattes de Catherine surprennent le lecteur puisqu’elles lui parlent. Confidentes ou conseillères, elles donnent une teinte de surréalisme qui ne se justifie que par elle-même selon l’écrivain valaisan: «En fait, ces deux chattes peuvent être considérées comme les diverses facettes de la personnalité de Catherine, mais aussi du point de vue purement sexuel en tant que “chattes”.» On laissera Gabriel Bender libre de ses interprétations freudiennes… Et celui-ci de préciser encore: «J’ai simplement voulu faire de la littérature populaire et les animaux sont omniprésents dans tous les contes pour enfants.»
Au fil de la discussion, Gabriel Bender nous livre les véritables motivations de l’écriture de «Bretelles d’arc-en-ciel». «Je dois avouer que j’ai écrit ce livre pour me faire pardonner. En effet, lors de la Gay Pride de 2001 à Sion, j’ai malheureusement eu tendance à réagir comme beaucoup de Valaisans. Je considérais cette manifestation comme une affaire d’homosexuels exclusivement. Je n’y ai donc pas participé et je m’en suis énormément voulu par la suite. Ce roman combat d’une certaine manière les jugements hâtifs et montre que les idées toutes faites sont dangereuses.»
Pourtant, si les pages s’avalent rapidement et que le récit proposé ne nécessite pas un dictionnaire à portée de main, certaines contradictions internes rendent par moment la lecture pénible. Souhaitant ranger au placard les divers clichés relatifs à la communauté homosexuelle valaisanne, Gabriel Bender tombe pourtant dans le travers d’en reproduire d’autres: les attaques de la communauté religieuse envers la Gay Pride, la prédominance de la politique dans la manifestation ainsi que la connotation de certains lieux. Lorsque la couturière décide de festoyer, elle part à Barcelone. Quand elle étouffe et qu’elle a besoin de recul pour mieux cerner la situation, elle se promène en montagne. Le processus descriptif de ces espaces connotés vient également alourdir le style: dommage. D’autant que l’issue de l’aventure est intelligemment ficelée et que le ton plutôt léger permet de saisir le deuxième degré inhérent à de nombreuses situations.
Toujours à l’affût de nouveaux projets, Gabriel Bender proposera un nouvel épisode de sa recherche liée à l’univers des boissons et des bistrots en faisant paraître au printemps 2004 un livre intitulé «Ivresse, entre plaisir et discipline». «J’ai également un projet romanesque qui va débuter prochainement. Je souhaite réellement m’épanouir dans divers genres littéraires et ne pas me contenter d’études sociologiques», conclut le sociologue et historien de formation. Et s’il reçoit de nombreux retours positifs sur son dernier né «Bretelles d’arc-en-ciel», ce dernier doit être réservé à ceux qui souhaitent découvrir une aventure simple où le Valais se dévoile au gré des saisons …

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