Monde Berlin

«Nous défendrons chaque morceau de béton de notre utopie»

3 nov. 2020

La Liebig34 était squattée depuis 30 ans © Annabelle Georgen

Le mois dernier, un squat queer-féministe historique de Berlin, la Liebig34, a été évacué de force. Dans une ville de plus en plus défigurée par la gentrification, cette nouvelle disparition d’un lieu alternatif a causé l’émoi des Berlinois·es et de la communauté LGBT*.

9 octobre 2020, cinq heures du matin. La façade recouverte de graffiti de la Liebig34 se découpe dans un ciel d’encre, sous les feux des projecteurs. On croirait presque être face à un décor de cinéma, s’il n’y avait pas des dizaines de policiers casqués alignés au pied du vieil immeuble. L’expulsion de ce squat emblématique de Berlin est prévue deux heures plus tard. Le quartier berlinois de Friedrichshain ressemble à une zone de guerre. Craignant que l’expulsion ne tourne à l’émeute générale, la police allemande a entièrement bouclé le secteur. 1500 policiers ont été dépêchés de toute l’Allemagne, en pleine pandémie. Des snipers sont postés sur les toits, un hélicoptère vrombit dans la nuit.

Plusieurs centaines de manifestant·e·s étaient rassemblé·e·s depuis des heures pour soutenir les habitantes de la Liebig34 © Annabelle Georgen

Berlin va perdre aujourd’hui un de ses derniers bastions alternatifs. Cette expulsion est un nouveau drame pour la communauté queer et la mouvance d’extrême gauche de Berlin. La création de la Liebig34 remonte à il y a 30 ans, à l’époque où Berlin comptait plus d’une centaines de squats, qui l’ont rendue célèbre dans le monde entier pour sa culture alternative aux accents punks et techno.

Ce squat anarchiste qui, comme tous les autres de la ville, avait fini par être légalisé (1), était devenu à partir de la fin des années 1990 un lieu uniquement habité par des femmes, majoritairement lesbiennes, avant de s’ouvrir au fil des ans à un public plus queer et de choisir pour formule: «sans hommes cis, mais toutes autres identités de genres sont les bienvenues».

Bataille juridique

Il y a encore quelques années, la Liebig34 comptait une quarantaine d’habitantes. Mais depuis que le contrat de bail avec le groupe immobilier Padovicz, propriétaire de l’immeuble, avait expiré fin 2018 et à mesure que la bataille juridique dans laquelle s’était lancée le collectif pour pouvoir continuer à vivre sur place paraissait sans espoir, le squat s’était peu à peu vidé de ses habitantes.

La présence accrue de la police dans le quartier, qui compte encore quelques places fortes de la scène alternative de gauche berlinoise, avait également poussé certaines à partir. Mais la Liebig34 continuait malgré tout à organiser concerts, soirées queer, ateliers et même une «Küfa» (2) hebdomadaire: une sorte de cantine végan aux prix solidaires, ouverte à tou·te·s. Le bar situé au rez-de-chaussée du squat restait un lieu de rencontre important pour la communauté queer alternative.

Des feux d’artifice, une autre manière de protester © Annabelle Georgen

Le jour de l’expulsion, des centaines de manifestant·e·s sont massé·e·s depuis le milieu de la nuit autour des barrières érigées par la police pour crier leur colère. Des feux d’artifice illuminent la rue, quelques bouteilles de bière visant les policiers volent au-dessus de la foule. Sur certains balcons, des voisin·e·s solidaires font tinter des casseroles sans relâche. Parmi la foule, Steffi, lesbienne, 50 ans, jette un air triste sur la façade bariolée de l’immeuble: «Toute cette sous-culture de gauche est en train de disparaître, et avec elle une partie de l’histoire de Berlin», déplore-telle. Elle a elle-même a vécu à cette adresse à la fin des années 90.

Peu avant l’expulsion, les habitantes de la Liebig34 avaient prévenu: «Nous ne rendrons pas cet immeuble volontairement, mais nous défendrons chaque morceau de béton de notre utopie.» Elles se sont barricadées avec leurs soutiens à l’intérieur de l’immeuble, ont tapissé les fenêtres avec des poutres de bois et des plaques métalliques, dressé des portes blindées dans la cage d’escalier. Tous les moyens sont bons pour ralentir la progression des forces de l’ordre et tenter par là même d’empêcher l’expulsion.

Baroud d’honneur

L’assaut est donné peu après sept heures. L’expulsion durera plus de quatre heures, le temps d’évacuer les 57 personnes rassemblées dans l’immeuble. Au cours de l’opération, une silhouette cagoulée et armée d’un canon à confettis apparaît brièvement sur un des balcons. Une pluie de paillettes, baroud d’honneur des habitantes de la Liebig34, scintille sous les premiers rayons du soleil et les applaudissements de la foule réunie pour les soutenir. La chanson «Der Traum ist aus» («C’est la fin du rêve»), hymne légendaire du groupe de rock berlinois Ton Steine Scherben, s’échappe d’un autre balcon. Même si les habitantes du squat n’ont désormais plus de toit, elles entendent continuer à exister en tant que collectif. «L’idée politique de la Liebig34 dépasse l’immeuble en tant que tel», estime Frida, une des habitantes expulsées ce jour-là. «Le lieu est devenu un symbole dans le monde entier et je crois que ce symbole continuera d’exister.» La Küfa de la Liebig34 a d’ores et déjà été relocalisée au Fischladen, un bar du voisinage.

Plus d’infos : liebig34.blogsport.de / defendliebig34.noblogs.org
(1) Ce qui signifie que les habitant·e·s de ces immeubles payent un loyer à leurs propriétaires
(2) Abréviation de «Küche für alle», cuisine pour tou·te·s

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