Klaus Born est la première des victimes du paragraphe 175 à avoir témoigné publiquement.

Il y a 20 ans, l’Allemagne supprimait le paragraphe de la honte

Après la chute du régime nazi, les homosexuels ont continué à être pourchassés pendant près d’un demi-siècle en Allemagne. Parmi les 50’000 victimes du Paragraphe 175, Klaus Born attend toujours sa réhabilitation…

Klaus Born s’en souvient comme si c’était hier. Un soir de l’été 1965, l’année de ses 20 ans, quelques semaines après avoir quitté sa Rhénanie natale, il se rend dans une pissotière de la station Bahnhof Zoo après le travail, selon ses nouvelles habitudes. «C’était là que se rencontraient les homosexuels de Berlin-Ouest», explique-t-il. Ce soir là, il n’y trouve personne. Alors qu’il s’apprête à regagner la pension dans laquelle il loue une chambre, il croise sur son chemin un jeune homme avec qui il échange quelques brefs mais intenses regards.

Ce dernier a une voiture garée près de là, à bord de laquelle il invite Klaus Born à monter. Aucun des deux ne peut se permettre d’inviter l’autre chez lui. Ils décident donc de trouver un parking à l’abri des regards. À peine commencent-ils à se déshabiller qu’ils se retrouvent pris entre les faisceaux de quatre lampes de policiers.

Klaus Born passera la nuit en prison, à la maison d’arrêt de Moabit, ainsi que les 39 nuits suivantes. Six semaines durant lesquelles il sera contraint de vivre coupé du monde: «Une cellule individuelle. Pas de musique, pas de journal, rien à lire, rien pour écrire, rien», se souvient-il. «Juste attendre que le temps passe. C’était comme si j’étais à l’isolement. Car pour eux j’étais gravement malade. J’avais le droit à un quart d’heure d’exercice par jour, entouré de deux gardiens avec qui je n’avais aucun contact verbal ni physique, car sinon j’aurais pu les contaminer!»

Pour l’exemple
Durant son séjour derrière les barreaux, Klaus atteint sa majorité, et c’est donc en tant que citoyen majeur qu’il est jugé coupable de «fornication avec personne du même sexe», en vertu du paragraphe 175 du code pénal allemand. Devant les élèves d’une école que leurs professeurs ont jugé bon d’emmener assister au procès «pour l’exemple», Klaus Born se voit demander par la juge de quitter Berlin afin «de ne pas contaminer d’autres hommes». Une fois dehors, il n’en fait rien, trop heureux de retourner à sa nouvelle vie, mais il paiera le prix fort pendant des années: «Je n’ai trouvé aucun emploi à Berlin durant neuf ans. Autrefois, quand vous vous présentiez dans une entreprise, il fallait répondre à la question: «avez-vous un casier judiciaire?» Je devais répondre: «Oui, à cause du paragraphe 175.» Du coup, on ne voulait pas de moi. J’étais considéré comme malade.» Il n’y a que dans les agences d’intérim que Klaus Born trouve du travail. Épuisant et mal payé. Ce n’est qu’en 1973, l’année où la majorité est abaissée à 18 ans en Allemagne de l’Ouest, que sa condamnation sera supprimée de son casier judiciaire.

Klaus Born fait partie des victimes du paragraphe 175, une loi homophobe datant de l’Empire allemand que la République fédérale d’Allemagne a reprise dans son code pénal à sa création et gardée jusqu’en 1994. «L’Allemagne de l’Ouest a conservé le paragraphe dans sa version nazie», note Andres Pretzel, membre de la fondation Magnus Hirschfeld, créée en 2011 par le ministère de la Justice allemand dans le but de récolter les témoignages des victimes. «Ce qui est intéressant, c’est que l’État duquel on en attendrait le moins, la RDA, a lui repris le paragraphe 175 dans sa version précédente, et l’a supprimé bien avant l’Allemagne de l’Ouest, en 1988.»

Klaus Born se voit demander par la juge de quitter Berlin afin de ne pas contaminer d’autres hommes

Contrairement aux victimes homosexuelles du régime nazi, les victimes du paragraphe 175, dont le nombre est estimé à 50’000 personnes n’ont à ce jour toujours pas été réhabilitées ni dédommagées. «C’est exactement autant d’hommes que sous le régime nazi, même si bien sûr on ne peut bien sûr pas comparer», fait remarquer Jörg Litwinschuh, directeur de la fondation Magnus Hirschfeld. «Mais quand on regarde les biographies des hommes que nous avons rencontrés, on remarque que chez de nombreux condamnés cela a eu des conséquences considérables. Beaucoup d’entre eux ont été chassés de leurs familles, on perdu leur place en formation ou leur emploi. Une grande partie des victimes que nous avons rencontrées sont vraiment traumatisées, nous disent qu’elles auraient vécu une vie très différente si elles n’avaient pas été condamnées par ce paragraphe de la honte.»

La question d’une possible réhabilitation – et des dédommagements qui iraient avec –des victimes que cette loi a continué de faire après 1945 est aujourd’hui discutée au ministère de la Justice. Même si la communauté LGBT allemande espère que cette discussion portera ses fruits, Klaus Born n’y croit cependant pas: «Si ils décident de dédommager les victimes, alors ils le feront seulement quand la dernière sera encore en vie ou viendra juste de mourir», lance-t-il avec un mélange de cynisme et de résignation. Ce qui l’importe, c’est que le souvenir de ce chapitre sombre de l’histoire récente de l’Allemagne ne se perde pas: «C’est très important pour moi que cela ne se reproduise pas. Les homosexuels sont une minorité en Allemagne. Les jeunes doivent faire attention, les choses peuvent basculer d’un jour à l’autre.»

De l’adoption à l’abrogation

1871
Adoption d’une loi qui condamne l’homosexualité sous l’Empire allemand. Le paragraphe 175 du code pénal précise: «Les actes de fornication contre nature qui sont perpétrés, que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux, sont passibles de prison ; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques.»
1935
Deux ans après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les nazis renforcent le paragraphe 175: l’homosexualité n’est alors plus un délit mais un crime. À ce titre, les relations homosexuelles entre adultes consentants sont passibles de cinq ans de prison, et celles entre un adulte et un mineur (la majorité est alors fixée à 21 ans) sont passibles de dix ans de travaux forcés. Rien que les «regards plein de désir» échangés entre deux hommes peuvent être un motif de condamnation. Le nombre de condamnations explose: d’un millier en 1934, il double l’année suivante pour atteindre près de 6000 en 1936. On estime qu’environ 50’000 homosexuels ont été poursuivis en vertu du paragraphe 175 sous le régime nazi. Entre 10’000 et 15’000 d’entre eux ont été envoyés dans les camps de concentration.
1969
Repris comme tel par la République d’Allemagne de l’Ouest après la Seconde guerre mondiale, le paragraphe 175 est modifié en 1969. Seules les relations homosexuelles entre adulte et mineur de moins de 21 ans, la prostitution masculine et les relations qui résultent d’une dépendance fondée sur une relation d’autorité, de travail ou de subordination sont condamnables.
1973
L’âge de la majorité est abaissé à 18 ans. Le terme de «fornication» est remplacé par «actes sexuels».
1994
Le paragraphe 175 est abrogé.

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