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Genève, ven 31 mars, 23:00
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Lausanne, sam 15 avril, 22:00

«L’Abri»: une fenêtre accablante sur l’exclusion des migrants

Le réalisateur de «La Forteresse» et de «Vol Spécial» remet le couvert avec «L’Abri», un documentaire qui témoigne du sort d’immigrés, à Lausanne, en plein hiver. Une œuvre utile pour rouvrir le débat sur l’immigration.

Dans les salles depuis mercredi, «L’Abri» du documentariste Lausannois, Fernand Melgar, témoigne d’un aspect de l’accueil réservé aux migrants européens, sans-abri. Une mise en perspective que Fernand Melgar s’est décidé à réaliser en réaction à l’initiative UDC du 9 février 2014, approuvée par une petite majorité des citoyens suisses. Cette œuvre s’inscrit comme le troisième volet d’une trilogie (ou pas) sur l’immigration débuté avec «La Forteresse», Léopard d’or (cinéastes du présent) à Locarno, en 2008, suivi de «Vol spécial» en compétition officielle en 2011. Partant d’un Cendre d’hébergement ouvert en hiver à Lausanne – sans redondance de propos – «L’Abri» se fait révélateur du peu de moyens déployés par le pays riche qu’est la Suisse pour accueillir les européens en difficulté, voir même, la stratégie sournoise mise en œuvre pour les pousser vers la porte de sortie.

Le documentaire, également sélectionné à Locarno en août dernier, a toutefois été boudé par le jury de la compétition internationale malgré son franc succès auprès de la critique. Une preuve que le cinéma de Melgar lasse ? Peut-être… Mais il n’en est pas moins utile.

Un accueil limité

Posté devant l’entrée d’un bunker ouvert pour accueillir les nécessiteux de la ville, Melgar (caméra à l’épaule) confronte avec insistance la sélection arbitraire faite à contrecœur par les surveillants de nuit, à la détresse des sans-abri de l’autre côté d’une barrière. Les gens se bousculent, ils crient pour arriver à entrer dans ce bunker. Tandis que les surveillants tentent de leur côté de faire régner l’ordre, sélectionnant ceux qui pourront dormir au chaud. Cette barrière devient alors le hors-champ de l’exclusion en Suisse. De jour, c’est au tour des surveillants de passer sous la loupe du réalisateur qui filme leur désarroi face aux choix difficiles qu’ils doivent opérer chaque nuit. Les places dans le Centre d’hébergement étant limitées, certains malheureux sont condamnés à rester dehors avec femme et parfois enfants, par des température pouvant atteindre moins dix degrés.

Trouver un emploi, subvenir aux besoins des leurs, arriver à vivre dignement sont les moteurs de leur départ.

Contrairement aux deux volets précédents, les immigrés auxquels le film se consacre, ne sont pas des sans-papiers, requérants d’asile. Ce sont des personnes ou des familles qui ont fui la pauvreté et le manque de débouchés dans leur propre pays (L’Espagne, La Roumanie, etc.). Trouver un emploi, subvenir aux besoins des leurs, arriver à vivre dignement sont les moteurs de leur départ. On le voit notamment à travers deux focus touchants: un couple venu d’Espagne, des rêves plein la tête, et surtout un personnage emblématique du nom d’Amadou. Mais le désenchantement se profile promptement pour ces personnes pétries d’illusions. Et tragiquement, rien que sur les six mois de tournage, on voit se dessiner sur eux les stigmates de la dégradation physique due à une hygiène de vie précaire.

Une caméra (trop) neutre

Parmi les personnages chargées de la gestion de cette accueil improbable, deux se démarquent par leurs oppositions : José, un des surveillants de nuit, et son supérieur hiérarchique, un vaudois caricatural, présent uniquement de jour. Fils d’immigrés espagnols, si José représente le visage d’une Suisse bienveillante, le vaudois quant à lui illustre celui d’une Suisse propre en ordre. Lors d’un débriefing matinal au pied levé, le supérieur hiérarchique, lance à José déjà affligé de devoir laisser certains nécessiteux à l’extérieur du Centre d’hébergement par un froid de loup: «il ne faut pas que ces gens se sentent trop confortables». Un second dialogue entre une employée de nuit et ce même vaudois joufflu suggère l’existence d’un second lieu d’accueil fonctionnel en cas d’accord des autorités. Melgar reste neutre, peut-être un peu trop. Son but n’est pas de diaboliser, juste de témoigner d’une réalité de laquelle, on préfèrerait détourner le regard. D’un système frileux à l’idée d’accueillir des étrangers nécessiteux, le vaudois n’est finalement que l’exécutant. Et voyant le peu de moyens mis à sa disposition, ne tenterait-il pas simplement de faire tenir ce canot de sauvetage à flot ? La question reste ouverte.

Une expulsion sournoise

Les sans-abri qui en fin de compte réussissent à entrer après s’être acquittés des cinq francs requis pour ce logement de fortune, se voient servis un repas avant d’être entassés dans des dortoirs sans aucune forme d’intimité. Des douches communes sont mises à leur disposition. Le refus de se laver de certains miséreux laisse entrevoir une pudeur dans leur mode de vie mise à mal dans de telles circonstances. Le matin, ils sont réveillés aux aurores et remis à la rue après un petit déjeuner frugal. Quant au confort mentionné, où peut-il bien se cacher lorsqu’on ne dispose plus de soi comme on l’entend ? Dommage toutefois, qu’on n’en sache pas plus sur les mœurs et coutumes de ces personnes. On aurait aimé les connaître d’avantage pour mieux prendre la mesure de leurs sacrifices et tout cela, pour au final se retrouver dans une situation certainement moins enviables qu’initialement.

La Suisse peut-elle sciemment laisser des personnes à la rue, en plein hiver, au risque de leurs vies, afin de les dissuader de rester sur le territoire?

Témoignage accablant, le documentaire de Fernand Melgar s’érige comme «mauvaise conscience de la Suisse». Un adage que le réalisateur se plait à reprendre pour définir son cinéma. Par cette œuvre, il soulève une question éthique importante. La Suisse peut-elle sciemment laisser des personnes à la rue, en plein hiver, au risque de leurs vies, afin de les dissuader de rester sur le territoire? Et parallèlement, on peut s’en poser d’autres. Certes, la Suisse ne peut accueillir toute la misère du monde, mais n’y a-t-il pas dans ce pays assez de place pour cette poigné de gens? N’est-ce pas grâce aux savoir-faire et à la richesse culturelle amenés par ces vagues de migrants que la Suisse s’est aujourd’hui imposée en puissance économique? Et au lieu de condamner d’office ces migrants à la mendicité, ne pourrait-on pas plutôt mettre en place des structures pour les insérer, créant par la même occasion de l’emploi pour les personnes en charge de leurs fonctionnements ? Si le documentaire ne va pas aussi loin dans la réflexion, il permet cependant de relancer le débat sur ces questions des plus vives, comme l’avait fait jadis «Vol Spécial» au sujet des requérants d’asile.

Minorités sexuelles: les pauvres de l’exclusion

Côté requérants d’asile, d’ailleurs, les personnes LGBT en demande de légalisation sont au cœur de notre actualité. Comme de coutume, les moins bien lotis dans la spirale de l’exclusion restent les minorités sexuelles. En plus de subir les mêmes affronts que les autres immigrants, ils se retrouvent face aux rejets des populations présentes dans les centres d’accueil. Injures, violence, mobbing sont leur pain quotidien.

Par un article fouillé, truffé de témoignages des requérants comme des différents acteurs en charge de ces questions (Hospice Général, Evam, logeurs hors institutions), l’édition d’octobre du Magazine 360° propose de lever le voile sur les procédures (expertise, aide financière, médiation) mises en place pour pallier au problème. Et comme le documentaire de Melgar, voilà un sujet à ne pas manquer.