Le spectre du sida entre avec fracas dans nos vies en 1981. Une des pires tragédies du XXe siècle. Quarante ans plus tard, les auteur·e·x·s de 360° se souviennent des artistes qui les ont marqué·e·x·s et qui sont parti·e·x·s trop tôt.

Bouche cousue, bisons foutus

Les pièces, les films, les photos, l’œuvre entière de David Wojnarowicz (1954-1992) est habitée par un activisme frontal dans les pires années de l’épidémie.

On sacralise certains livres sur un coin de table de nuit. Ils sont venus à nous, ils ont été décisifs. Ils perdurent en nous. Sur la couverture de la version traduite et malheureusement épuisée du roman autobiographique de l’artiste et écrivain new-yorkais David Wojnarowicz Au bord du Gouffre, des bisons dégringolent les uns derrière les autres le long d’un précipice. C’était une technique de chasse des peuples amérindiens qui rabattaient ces troupeaux, acculés à leur chute inexorable. Menés au trou, collectivement. Fallen Buffalo est aussi une photographie du même artiste, mort du sida en 1992.
 
Au bord du gouffre raconte les années de tapin de Wojnarowicz pour survivre dans le Lower East Side, après avoir fui une enfance battue. Ce New York des quais et des squats de fortune était la ligne de crête de nombre de jeunes queers comme lui dans les années 1980. Avec Peter Hujar, Cookie Mueller, Nan Goldin, Kathy Acker ou encore Lydia Lunch, il appartient au mouvement de l’East village. Sa longue gueule de boxeur abîmé par les coups de la vie est impressionnante. Les pièces, les films, les photos, l’œuvre entière du plasticien est habitée par un activisme frontal dans les pires années de l’épidémie. Il se coud la bouche d’une cordelette pour protester contre cette abîme de silence dans laquelle on laisse crever les premières victimes, face au déni et au mépris des pouvoirs publics.  
 

David Wojnarowicz est le premier auteur homosexuel que ma main a osé sortir d’un rayonnage de librairie. Le premier vrai repère familial d’élection.

Je crois qu’avec Reinaldo Arenas, planqué dans les arbres à Cuba pour écrire ses romans sulfureux et anticastristes – lui aussi mort du sida à New York en 1990 –, David Wojnarowicz est le premier auteur homosexuel que ma main a osé sortir d’un rayonnage de librairie. Le premier vrai repère familial d’élection. Avec sa couverture noire et blanche, cette édition est devenue un trésor. Un uppercut annoncé par cet «autoportrait en vingt-trois rounds» qui ouvre le roman. L’écriture, les tribulations précaires et le cul à risque hantent un jeune pédé encore trop timide, trop flippé pour assumer d’aller jusqu’au bout de son excitation en plein air. 
 
Alors je la vis par procuration au fond de mon lit. Reste cette litanie: elle revient comme une injonction de l’artiste à lui-même, en même temps qu’il critique, en même temps qu’il raconte, en même temps qu’il se débat pour faire entendre un cri qui compte. Ces mots, il les assène dans la morbidité ambiante, comme une adresse à ses contemporains qui tombent déjà comme des bisons condamnés: «Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps».

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