Le spectre du sida entre avec fracas dans nos vies en 1981. Une des pires tragédies du 20e siècle. Quarante ans plus tard, les auteur·e·x·s de 360˚ se souviennent des artistes qui les ont marqué·e·x·s et qui sont parti·e·x·s trop tôt.

Jacques de Bascher, le Janus des nuits parisiennes

Disparu en 1989 à l’âge de 38 ans, Jacques de Bascher, en Dorian Gray du Paris noctambule, nous hypnotise toujours par son élégance ténébreuse.

D’abord un portrait. Un dessin. Un homme assis dans un fauteuil tenant un livre ouvert dans les mains mais le regard lointain. Une chemise bleue à large col blanc, une écharpe de soie à rayures bleues, un short blanc. Une moustache, fine, telle que celle arborée par les personnages d’À la recherche du temps perdu. L’homme, Jacques de Bascher, l’artiste David Hockney. Première rencontre avec ce modèle jusqu’alors inconnu pour moi. Il le restera en grande partie ayant découvert ce dessin datant de 1973 au début des années 2000, soit une dizaine d’années après son décès en 1989, victime du sida.

Âme libre, Jacques de Bascher «de Beaumarchais» possède cette beauté vénéneuse qui fascine quiconque croise son regard. Volage et dionysiaque, Jacques a été, durant les années 1970 et 1980, le maître de cérémonies des fêtes parisiennes les plus relevées. La décadence est alors un art de vivre. Ses amours, un art pour vivre.

Témoin fidèle, Philippe Heurtault, photographe, va, dix ans durant, immortaliser sur papier argentique l’ascension fulgurante de ce des Esseintes de l’obscurité. Face au portrait de Hockney, ces dizaines de portraits en présentent des faces plus diverses, souveraines. Beauté flamboyante au regard romantique lorsqu’il se fait immortaliser dans les salles des antiques du Louvres en janvier 1974, il est Méphistophélès à la soirée Moratoire Noire en 1977.

Il n’est dès lors pas étonnant de retrouver ce personnage de roman en 2006 dans l’ouvrage que consacre Alicia Drake aux relations entretenues par les deux ogres de la mode parisienne qu’étaient Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld. Évidence même, ces deux astres allaient attirer dans leur constellation réciproque cette étoile en demande de lumière. En véritable Janus, il sera d’abord le compagnon platonique du Kaiser puis l’amant diabolique du timide.

Beauté «fin de siècle»
C’est évidemment sa beauté «fin de siècle» qui a fait de Jacques de Bascher le véritable personnage historique de sa lignée. Sa moustache demeure pour moi l’unique élément stable de sa personnalité et l’objet de ma fascination. Qu’il soit petit mousse de la marine en 1976, femme coquine à l’anniversaire de Kenzo (1978), prince consort de Lagerfeld ou invité de Paloma Picasso, sa moustache est l’accroche de notre regard, le punctum épicurien.

Parti à 38 ans, Jacques de Bascher, complexe mais profondément humain a, selon les récits de ceux qui l’ont connu, manqué de temps pour se révéler dans toute l’étendue de sa créativité. Sa vaste culture littéraire se combinait à une effronterie sans mesure et à une allure aristocratique. Il n’en demeure pas moins qu’à travers le portrait de Hockney, sa mélancolie continue à nous émouvoir.

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