Culture Histoire

Tuntenhaus ou l’anarchie en talons hauts

16 nov. 2020

Les «Tunten» ("tantes") berlinoises Pepsi Boston (à gauche) et Melitta Poppe (à droite) sur scène, devant les armoiries de la RDA, lors d'une fête donnée dans l'arrière-cour du Tuntenhaus durant l'été 1990. Photo: Michael Oesterreich

Il y a 30 ans, punks, anars et squatteur/ses prenaient leurs quartiers dans une douzaine d’immeubles promis à la démolition de Berlin-Est. Au coeur de cette utopie éphémère se trouvait le Tuntenhaus, bastion d’une avant-garde gay, rebelle et résolument drag.

«Nous avons été les premiers à nous installer dans la rue. Nous avons pénétré dans l’immeuble la veille du 1er mai 1990. Nous étions une dizaine et nous étions morts de peur. Nous avons tous dormi dans la même pièce avec des bougies. Le lendemain, au réveil, c’était devenu notre chez nous.» Ainsi commence l’histoire cousue de fil d’or de la Mainzer Straße, racontée par Basti Krondorfer, un des anciens habitants du squat. Tuntenhaus: littéralement, la «maison des tantes». Le nom se voulait un hommage à un squat homo éponyme ayant brièvement existé au début des années 1980 à Berlin-Ouest. Le terme de «Tunte», une insulte homophobe, était revendiqué par les jeunes drag queens qui emménagèrent au printemps au numéro 4 de cette rue délabrée de Berlin-Est. «Après la chute du Mur, cette partie de la ville attirait les équipes de tournage à la recherche d’images de la Seconde Guerre mondiale. Les façades étaient encore criblées de balles», se souvient Barbara Sichtermann, co-autrice d’un ouvrage sur le mouvement squatteur en Allemagne, Das ist unser Haus.

«Nous étions conscientsque nous ne pourrions pas survivre seuls en tant que squat gay à Berlin-Est, à cause du danger que représentaient les nazis. Il nous fallait des alliés»

La majorité des occupants du Tuntenhaus n’avaient pas 30 ans, et ils emmenaient avec eux des rêves plus étincelants encore que leurs robes du soir. «Nous nous considérions comme des gays politiquement engagés, qui s’employaient à contrer la léthargie qui s’était emparée du milieu gay et du mouvement autonome», se souvient Pünktchen, une autre ancienne du squat. «Mais nous étions conscients dès le départ que nous ne pourrions pas survivre seuls en tant que squat gay à Berlin-Est, à cause du danger que représentaient les nazis. Il nous fallait des alliés.» Les affrontements entre punks et néonazis faisaient en effet partie du quotidien à cette époque.

«Dix squats d’un seul tenant»

La Mainzer Straße et ses nombreux immeubles vides offraient aux habitants du Tuntenhaus la perspective d’une protection collective face aux pavés et aux cocktails Molotov des skinheads. «Cette rue a été un lieu de premier plan pour la scène de gauche, rien qu’en raison du nombre de squats qui s’y trouvaient: il y en avait douze, dont dix d’un seul tenant. Nulle part ailleurs il n’y avait une telle concentration d’immeubles à squatter», estime Tom Koltermann, chercheur au Centre Leibnitz pour l’histoire contemporaine, à Potsdam, et co-auteur de l’ouvrage collectif Traum und Trauma, paru cet automne, qui retrace l’histoire de l’occupation et de l’évacuation de la rue.

Durant les premières semaines passées à rénover l’immeuble et à barricader portes et fenêtres, la trentaine d’habitants que comptait le Tuntenhaus a vu les autres immeubles se peupler peu à peu. «Au début les hétéros venaient discrètement se doucher chez nous, car nous étions le seul squat de la rue à avoir déjà installé des douches», se souvient Basti. Pünktchen ne cache pas sa fierté quand elle dit que «pour la scène anarchiste autonome, c’était du jamais-vu d’avoir là un bar ouvertement gay que nous ouvrions quand ça nous chantait, et dont la vitrine était protégée par des barreaux que nous avions posés nous-mêmes.»

Une des grandes fêtes données dans l’arrière-cour du Tuntenhaus durant la brève occupation de l’immeuble situé au numéro 4 de la Mainzer Strasse.
Photo: Michael Oesterreich

Tout au long de l’été 1990, les habitants du Tuntenhaus ont organisé réunions politiques, drag shows et fêtes de rue avec les autres squatteurs/ses du voisinage. Impuissante, la police est-allemande a laissé faire, la RDA n’ayant plus que quelques mois à vivre. À la Réunification, les squats de la Mainzer Straße ont entamé des négociations avec les autorités du Berlin réunifié. Sans succès. «Nous avions pour ligne politique: soit des contrats de location pour tout le monde, soit pour personne», explique Basti.

«Guerre civile»

Au petit matin du 14 novembre 1990, après deux jours de confrontations entre policiers, manifestants et squatteurs/ses qui, dans l’espoir de remporter cette bataille, avaient érigé des barricades dans toute la rue, une opération de police d’une ampleur sans précédent a été déployée pour déloger les quelque 200 occupant·e·s illégaux/les de la Mainzer Straße. Trois mille hommes, parmi lesquels des commandos d’intervention spéciaux, ont pris d’assaut les lieux. Panzers, hélicoptères, canon à eau, gaz lacrymogène à gogo, grenades assourdissantes… toute une artillerie guerrière a été employée par les forces de l’ordre ce jour-là. Le terme de «guerre civile» revient d’ailleurs souvent dans les articles de presse de l’époque. «Il y a eu des combats sanglants entre les policiers et les squatteurs/ses, qui ont fait de nombreux/ses blessé·e·s. Plus de 135 personnes ont été arrêtées ce jour-là. Cela a été très violent», explique Tom Koltermann.

La Mainzer Strasse de nuit, quelques heures avant la vaste opération d’évacuation menée le 14 novembre 1990 par les forces de l’ordre de l’Allemagne réunifiée. Cette photographie est extraite du livre Traum und Trauma, paru au mois d’octobre, qui retrace l’histoire palpitante de la brève occupation de cette rue de Berlin-Est, jusqu’à son évacuation spectaculaire.
Photo: Holger Herschel

En attendant l’arrivée imminente de la police, les habitants du Tuntenhaus s’était réunis dans leur salon avec quelques parlementaires des Verts allemands et du PDS (ancien parti socialiste est-allemand, dissous par la suite pour fonder le parti de gauche radicale Die Linke) venus leur témoigner leur soutien. «Cela a été notre salut, leur présence nous a protégés face aux policiers. Mais par peur d’être violentés, nous avions tout de même enlevé tous nos bijoux, en particulier nos boucles d’oreilles et nos piercings, afin d’éviter de perdre un lobe d’oreille ou une aile de nez durant l’évacuation», se souvient Pünktchen.

«Les autorités craignaient que le ‘virus’ du mouvement squatteur se développe à l’Est»

Vers midi, une fois l’opération terminée, la Mainzer Straße ressemblait à un champ de ruines. «Les autorités craignaient que le ‘virus’ du mouvement squatteur se développe à l’Est et qu’il y ait à nouveau des affrontements et des combats de rue comme à Berlin-Ouest dans les années 1980», avance Barbara Sichtermann pour expliquer la démonstration de force à laquelle les autorités allemandes se sont livrées ce jour-là. «Cela a été un coup fatal pour le mouvement squatteur, qui ne s’en est jamais vraiment remis», estime-t-elle.

Les drag queens de la Tuntenhaus passeront la nuit au poste, mais ne feront l’objet d’aucune poursuite. Basti retournera vivre dans son ancienne colocation, tandis que Pünktchen et d’autres anciens du Tuntenhaus s’installeront à la fin de l’année 1990 dans l’arrière-cour d’un autre squat de Berlin-Est, dans la Kastanienallee, où ils fonderont un nouveau Tuntenhaus.

À nouveau menacé

Trente ans plus tard, Pünktchen n’y vit plus depuis belle lurette, mais le lieu existe toujours. Et ses drag shows légendaires continuent de faire briller les yeux du public des Hoffeste, du nom de ces fêtes données dans la cour intérieure des vieux immeubles berlinois. Pünktchen y monte sur scène déguisée en Marlene Dietrich. Le Tuntenhaus est pourtant aujourd’hui une de fois de plus menacé: l’immeuble va prochainement être mis en vente.

Les habitants et ceux de l’immeuble situé côté rue sont en train de créer une fondation dans l’espoir de pouvoir racheter le lieu. «Cela permettrait de soustraire l’immeuble au marché immobilier et ainsi à la logique capitaliste. Et ce pour toujours. Ce qui serait un pied de nez au capitalisme», s’amuse Rocky, qui a vécu près d’une quinzaine d’années au Tuntenhaus et habite désormais dans l’immeuble d’en face, à la même adresse. Mais les prix du marché immobilier berlinois donnent le tournis: la valeur actuelle de l’immeuble est estimée à plusieurs millions d’euros. Ses habitants espèrent pouvoir récolter des dons et des crédits sans banquier, de manière à pouvoir conserver des loyers peu élevés. La tâche s’annonce ardue.

Le jour du 30e anniversaire de l’évacuation de la Mainzer Straße, Pünktchen a versé quelques larmes dans son appartement à Neukölln: «Ç’a été une expérience traumatique pour nous tou·te·s. J’en ai souffert des années durant», confie-t-elle. «Et ça n’est toujours pas terminé.»

À voir: «The Battle of Tuntenhaus», documentaire de Juliet Bashore sur Tuntenhaus et l’évaucation de la Mainze Straße (avec sous-titres en anglais)
Le Tuntenhaus aujourd’hui: ka86.de

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