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La désespérante quarantaine d’Abby McEnany

28 mars 2020

Abby et Chris (Theo Germaine).

Restée trop confidentielle, «Work in Progress» risque bien de squatter les couettes du confinement. Cette comédie douce-amère est signée par la comédienne américaine Abby McEnany, irrésistible dans son propre rôle. Séance de rattrapage.

Abby, grisonnante de 45 ans autoproclamée «grosse lesbienne queer» est surtout engoncée dans ses névroses obsessionnelles, griffonne frénétiquement des piles de carnets qu’elle planque au placard. Elle se vit comme un de ces immeubles laissés à moitié finis aux abords d’une avenue sans âme, un brouillon frustré d’elle-même, un work in progress.

Au point qu’Abby s’est donné 180 jours pour en finir, matérialisés par autant d’amandes alignées dans son appartement de célibataire endurcie à Chicago. Ses frustrations plombent jusqu’à sa psy, morte d’ennui la bouche ouverte dès l’épisode pilote. Puis Abby tombe sur Chris (Theo Germaine), jeune trans millénial de deux décennies son cadet. Ou plutôt Chris vient détourner ce long fleuve intranquille.

Récit d’une transformation
La série développera sur huit brefs chapitres le récit d’une transformation par la rencontre amoureuse. L’un et l’autre apprennent de leurs décalages générationnels. Et ce qui charme le plus ce sont les résistances, les mécanismes de défense d’Abby face à cette éclosion inespérée. Certes, Abby plaît, Abby touche, Abby change, mais Abby se plante, aussi. Car à ne pas s’aimer suffisamment, et à focaliser sur ses propres failles, elle prend toute la place et risquerait d’éclipser l’autre.

Cet autoportrait cathartique fonctionne parce que sa créatrice pratique une autodérision qui ne se fait pas de cadeaux, ce même sarcasme avec lequel elle plaisantait dans une interview au «Guardian»: «Quand ils rêvent de lesbiennes, ce n’est pas exactement moi que les mecs hétéros ont en tête.»

Finesse des représentations
McEnany connaît son sujet et s’expose avec humilité sur ceux qu’elle ne maîtrise pas. C’est l’autre grande force de «Work in Progress»: les lesbiennes, les trans que choisit de représenter la série sont trop invisibles encore dans le cru des séries LGBTQI+. Leurs enjeux nous emportent avec la même intelligence: vieillir, perdre, monopoliser la parole, le complexe des corps maladroits quand la dernière baise remonte à…sept ans, la non-binarité, ou encore la question du respect du deadname par exemple, ce prénom d’avant la transition que Chris demande de ne jamais prononcer, seule règle intime à ne pas piétiner.

On peut d’ailleurs regretter que le personnage de Chris soit encore trop effleuré dans cette première saison. Car oui, il y en aura une deuxième. Heureusement, car «Work in Progress» fait dans l’humour, mais ne vous laissera pas tranquille.

Disponible sur Canal + et MyCanal

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