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Quand la Zurich gay-friendly a sombré dans l’homophobie

Avec «Le Cercle», Stefan Haupt lève le voile sur l’histoire oubliée de la singulière scène gay zurichoise d’Après-Guerre. Une œuvre touchante et révélatrice.

Saviez-vous que la loi suisse sur l’homosexualité était si libertaire dans les années 40 que Zurich a vécu un âge d’or de la libération sexuelle avant son temps? C’est ce que nous dévoile Stefan Haupt dans ce neuvième long métrage poignant et bien dosé. L’histoire vraie de l’apogée puis du déclin de la scène gay zurichoise des années 50 et 60. Mieux connu outre-Sarine, le cinéaste zurichois s’est aussi bien illustré à la direction de documentaires que de fictions («Sagrada», «Ein Lied für Argyris», «Utopia Blues»). Dans «Le Cercle» (Der Kreis), il est justement question des deux.

Je croyais tout connaître de Zürich, ma ville

Sacré d’un Teddy Award et du prix du public au Festival de Berlin 2014, «Le Cercle» est actuellement en lice pour la sélection à  l’Oscar et au Golden Globe 2015 du meilleur film étranger.

Interview de Stefan Haupt, rencontré à la projection de l’avant-première romande au Capitole, à Lausanne, où le film a laissé derrière lui un public conquis.

Dans quelles circonstances avez-vous fait connaissance avec Ernst Ostertag et Röbi Rapp?
Stefan Haupt: Mon frère qui est homosexuel les connaissait et il m’avait déjà demandé si ça m’intéresserait de faire un film documentaire sur eux. Mais à cette époque, j’étais en plein milieu d’autres projets, j’avais refusé. Quand plus tard Ivan et Urs [les producteurs du film, ndlr.] sont revenus vers moi à une période plus propice avec le même projet, j’ai tout de suite accepté. Je trouvais intéressant de faire un film sur Zurich. Et aussi, je n’avais jamais réalisé de film qui se déroulait dans les années 50-60.

Tout ça valait la peine d’être raconté parce que justement on oublie trop vite notre passé

Aviez-vous entendu parler de cette histoire sur la ville de Zurich avant de les rencontrer?
Je suis né à Zurich, c’est la ville où j’ai grandi, une ville que j’aime et je croyais tout connaître de ma ville. Là, il était évident, qu’il existait une part de ma ville que je ne connaissais pas du tout. Deux aspects m’ont spécialement interpelé. D’un côté, je ne savais pas que Zurich était tellement gay friendly. Et je ne connaissais pas non plus toutes ces histoires d’oppression et de climat austère. Bien évidemment, tout ça valait la peine d’être raconté parce que justement on oublie trop vite notre passé.

Ernst Ostertage et Röbi Rapp en interview juste avant la projection en avant-première romande de «Der Kreis» au Capitole, à Lausanne. ©Olivier Jeannin
Ernst Ostertage et Röbi Rapp en interview juste avant la projection en avant-première romande de «Der Kreis» au Capitole, à Lausanne. ©Olivier Jeannin

Etes-vous resté fidèle au film que Ernst Ostertag et Röbi Rapp voulaient que vous réalisiez?
Pas du tout. Eux m’ont demandé de faire une fiction, c’était quelque chose de très différent qu’ils voulaient. Je pense qu’ils voulaient un film plus dramatique, susceptible de toucher un plus large public que le ferait un documentaire. Et effectivement, si le film avait été une fiction, il aurait certainement été plus émotionnel. Mais en fin de compte, si je devais choisir aujourd’hui une forme, ce serait de nouveau celle-ci. D’autant que 70% du film a été tourné comme une fiction. Leur histoire est telle qu’il fallait à la fois des témoignages et des images pour l’illustrer parce qu’il n’y pas d’autres images sur ces événements.

Ça m’a pris beaucoup temps, sur plusieurs années, pour collecter assez de matériel pour réaliser le film

Le film se déploie comme une romance autour du couple de Ernst et Röbi, l’aspect politique se tisse en toile de fond. Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet ainsi?
Pendant le processus de réalisation, on s’est posé la question de plus faire un film sur Le Cercle ou plus sur l’histoire d’amour. J’ai toujours dit que je ne voulais pas choisir. «Le Cercle» ne parle pas seulement du magazine, il parle également d’un groupe de gens. Et faire uniquement un film sur Le Cercle ou sur la romance n’était pas intéressant. Mais mettre en image la connexion entre les deux, entre l’histoire d’amour et Le Cercle, ouvrait des pistes intéressantes et facilitait l’accès à ce qu’ils ont pu ressentir.

Vous vous focalisez sur un groupe de personnes issues de l’organisation Der Kreis, mais aussi sur les familles des deux protagonistes.
C’était important de mettre en scène les familles pour montrer le développement personnel des deux personnages. Comme le père de Röbi est mort quand il était très jeune et qu’il vient d’une famille modeste, il a eu une toute autre éducation que Ernst. Ça permet de placer les différents acquis, et le caractère des deux hommes.

L’équipe du film à la remise du Teddy Award à Berlin. De gauche à droite: Ivan Madeo, Stefan Haupt, Röbi Rapp, Sven Schelker, Ernst Ostertag et Matthias Hungerbühler.
L’équipe du film à la remise du Teddy Award à Berlin. De gauche à droite: Ivan Madeo, Stefan Haupt, Röbi Rapp, Sven Schelker, Ernst Ostertag et Matthias Hungerbühler.

Avez-vous falsifié certains faits?
Lorsqu’on avait parlé de faire une fiction, on s’était dit avec Röbi et Ernst, qu’il était clair qu’on changerait différentes choses. Quand vous racontez une histoire sur une longue période de vie, vous avez besoin de synthétiser. C’est inévitable. Mais quand finalement nous avons décidé de réaliser un documentaire, les choses sont devenues plus ardues. On a quand même dû limiter un maximum les passages modifiés. Mais par exemple, dans la vraie vie, Ernst était instituteur et non professeur de secondaire. Et le Principal, n’était pas gay. Mais ce sont ces parties scénarisées qui aident au déploiement dramatique du film. Lorsqu’on en a rediscuté avec Röbi et Ernst, ils m’ont dit que même si tout ne colle pas parfaitement à la réalité, ça reste réaliste, car des histoires très similaires étaient arrivées à des gens autour d’eux.

Trouver la documentation nécessaire à la réalisation d’un tel film n’a pas dû être facile.
Mon frère, Röbi et Ernst m’ont raconté beaucoup de choses. J’ai aussi consulté le site www.schwulengeschichte.ch. C’est énorme, il y a près de 2000 pages sur Der Kreis et c’est le seul témoignage à ce jour. J’ai tout lu. J’y ai trouvé des informations très détaillées. J’ai aussi consulté des archives de journaux. J’ai rencontré des personnes qui m’ont aiguillé vers d’autres. Ça m’a pris beaucoup temps, sur plusieurs années, pour collecter assez de matériel pour réaliser le film.

C’est le film sur lequel vous avez passé le plus de temps, non?
Absolument. J’ai travaillé 8 ans sur ce projet.

Critique: Une page d’Histoire retrouvée

Une romance ou un témoignage historique? Les deux. «Le Cercle» part de l’histoire d’amour entre Ernst Ostertag, enseignant de secondaire dans un collège pour filles, et Röbi Rapp, apprenti coiffeur de jour et chanteur travesti la nuit, pour plonger au coeur de la première organisation qui luttait pour les droits des homosexuels. Une page d’histoire surprenante, tombée dans l’oubli. À l’image d’«Amours ennemies» (2013), autre réalisation suisse alémanique, documentaire, photos d’archive et fiction s’y croisent avec brio et brossent un portait fidèle de l’apogée d’une scène gay zurichoise dans les années 50 et 60 – une exception mondiale – puis de son déclin. La rencontre de Ernst Ostertag avec les membres de Der Kreis et Röbi Rapp dont il tombera amoureux dès le premier regard, va marquer un tournant dans la vie de l’enseignant issu d’une éducation conservatrice. À travers ce personnage se dessine alors une Suisse qui s’ouvre peu à peu à des courants de pensée comme l’existentialisme avant de se heurter au cloisonnement des idéologies. L’histoire d’amour touchante entre Ernst et Röbi, merveilleusement interprétée par Matthias Hungerbühler et Sven Schelker, révèle en parallèle la difficulté de devoir vivre un amour caché, tabou. Les interactions des protagonistes avec leurs familles, leurs collègues ou encore les autorités, tissent subtilement la toile du climat austère et oppressant en matière de liberté sexuelle. Ce pan fictionnel qui occupe les quasi 70% du film dévie parfois de la réalité des événements et ainsi appuie la dramaturgie du film. Comme lorsque les tourments autour du directeur de l’école où travaille Ernst, scénarisé comme homosexuel, donnent lieu à des moments forts en émotion. Mais le cinéaste va trop loin dans cette démarche et sème la confusion. D’après le docu-fiction, Rapp et Ostertag seraient le premier couple gay de Suisse à avoir enregistré leur partenariat. Alors qu’en réalité, Genève avait accordé aux couples de même sexe le droit d’officialiser leur union, bien avant Zurich.

Retrouvez le dossier complet sur Der Kreis – le film et l’organisation – avec les interviews de Ernst Ostertag et Röbi Rapp en suivant le lien « Gays avant l’heure: l’incroyable épopée du «Cercle»« .