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Les hystériques du bon Dr. Charcot

A la fin du XIXe siècle, les Parisiens se pressaient devant une scène qui n’était ni un théâtre, ni un opéra, mais un hôpital: la Salpêtrière. C’est là que le médecin neurologue Jean-Martin Charcot exhibait un phénomène déroutant et spectaculaire: l’hystérie. Une «affection nerveuse» qui a fasciné son monde avant de tomber en désuétude.

En 1862, Jean-Martin Charcot est nommé médecin-chef dans le quartier «Vieille-femme» de la Salpêtrière. L’établissement est le plus grand hospice de France, où seules les femmes sont admises. S’y entassent pêle-mêle, et le plus souvent à perpétuité, criminelles, folles, indigentes, éclopées ou prostituées ravagées par la maladie. Un des mérites de Charcot sera d’avoir transformé ce mouroir en un centre de recherche et d’enseignement. Il y opère un tri entre les malades, selon des méthodes de diagnostic plus performantes. Cependant, le neurologue semble moins soucieux de comprendre ou de guérir ses malades que de les observer.
Quand il attribue une origine sexuelle à l’hystérie, il se réfère à un corpus théorique connu depuis l’Antiquité (voir encadré). Mais l’essentiel de son travail est ailleurs. Il consiste à recenser les différentes phases de la crise hystérique, puis de les décrire avec force détail. La recherche des causes du mal passe au second plan. Charcot l’avoue lui-même: en pénétrant à la Salpêtrière, il a la sensation de se trouver dans «un musée pathologique vivant». Les hystériques dont il a la charge seront avant tout pour lui un matériau d’analyse et d’expérimentations multiples. Dont il disposera jusqu’à l’excès.
Tout est mis en œuvre pour améliorer les conditions d’observation des patientes. Invention récente, la photographie fait son apparition dans l’établissement et devient rapidement l’un des outils essentiels de l’équipe de Charcot. Les différentes phases de la crise hystérique sont fixées par l’objectif du photographe. Ces clichés de malades, publiés et diffusés dans l’Europe entière, contribueront à la renommée de la Salpêtrière.

La consultation spectacle
Charcot va plus loin. Il ouvre les portes de ses amphithéâtres de neurologie pour offrir au tout-Paris le spectacle des convulsions de ses patientes. Un tableau d’André Brouillet, La leçon de Charcot, a immortalisé l’une de ces séances. On y voit une belle patiente, au corsage largement échancré, évanouie dans les bras d’un médecin assistant. Charcot se tient tout à côté, et commente.
«Assurant le spectacle» devant un public élargi, Charcot trouve le moyen de déclencher les crises de ses malades soit en excitant les zones «hystérogènes», soit en usant de l’hypnose, une technique alors en vogue dans les cabarets et sur les champs de foire, et à laquelle il va tenter de donner une légitimité scientifique. Charcot a à sa disposition un groupe de malades dont certaines deviendront de véritables vedettes: Blanche Wittmann, qui figure sur le tableau de Brouillet, est surnommée «la reine des hystériques», Augustine, photographiée plus d’une centaine de fois (Charcot «apprécie» le caractère régulier et «classique» de ses crises), Eudoxie la démoniaque ou encore Geneviève, réputée pour sa grande beauté. Le souci du détail est poussé très loin: avant d’entrer dans l’amphithéâtre, les patientes sont revêtues de robes élégantes, coiffées de chapeaux à plumes.
Imaginons un instant ces femmes. Jetées en pâture aux regards, objets d’une attente précise, ne vont-elles pas, consciemment ou inconsciemment, offrir au public le spectacle qu’il désire? Des contemporains de Charcot crieront à la mystification, accusant le professeur de mettre en scène l’hystérie, de la cultiver, voire même de l’inventer. En 1882, Guy de Maupassant n’y va pas de main morte: «Nous sommes tous des hystériques depuis que Charcot, cet éleveur d’hystériques en chambre, entretient à grand frais un peuple de femmes nerveuses auxquelles il inocule la folie, et dont il fait en peu de temps des démoniaques.»

La fin de l’hystérie
Malgré ses détracteurs, l’hystérie n’a jamais été aussi à la mode qu’à l’époque de Charcot. Freud lui-même fit un stage à la Salpêtrière durant ses années de formation. Au cours du XXe siècle cependant, la notion est tombée en désuétude. Comment expliquer cette évolution? Pour Stéphane Liard, psychologue clinicien à Lausanne, les raisons sont multiples. Il faut d’abord tenir compte de l’évolution des sciences médicales et psychiatriques. L’hystérie n’a plus été considérée comme une maladie en tant que telle, mais comme un symptôme. «Cela signifie qu’elle peut plonger ses racines dans des pathologies tout à fait variées: les pathologies psychiatriques telles que la psychose, la schizophrénie ou encore la simulation perverse, et les pathologies organiques, comme certaines formes d’épilepsie».
Des manifestations jadis attribuées à l’hystérie sont donc aujourd’hui reliées à d’autres affections. On peut également considérer l’hystérie comme le mal d’une époque, correspondant à un certain état de la société. «Nous sommes aujourd’hui dans une société plus narcissique que névrotique, explique Stéphane Liard. Il en découle que nos préoccupations sont autres et la manifestation de nos préoccupations aussi. Je pense que la libération de la femme telle qu’elle s’est opérée en Occident dans la deuxième partie du XXe siècle est pour quelque chose dans la disparition de la névrose hystérique telle que Freud l’entendait, où le corps devenait le théâtre des symptômes liés à l’interdiction de vivre sa sexualité». Privée de sa raison d’être, l’hystérie a donc peu à peu déserté les cabinets des psychiatres, des psychanalystes et des psychologues.

L’hystérie : Une vieille histoire

Connu depuis l’Antiquité, le terme d’hystérie dérive du mot grec désignant l’utérus. La tradition attribue l’origine des symptômes à un déplacement de l’utérus à l’intérieur du corps.
Crises de nerf, crises convulsives, contorsions, plaintes, pleurs spasmodiques et paralysie temporaire sont les principales manifestations d’un mal considéré comme spécifiquement féminin, et généralement expliqué par la frustration sexuelle. Faisant preuve d’un certain sens pratique (!), Hippocrate et ses disciples recommandent aux femmes hystériques l’activité sexuelle, les travaux physiques et la grossesse.
Durant le Moyen Âge, les troubles hystériques seront interprétés selon une grille de lecture religieuse, basée sur l’opposition entre le divin et le satanique. L’hystérique prend le visage de la sorcière ou de la possédée. Pour lutter contre les œuvres du malin, on a éventuellement recours à l’exorcisme, mais les femmes sont le plus souvent confiées à la purification du bûcher.

Les hommes aussi!

Charcot se démarque de ses prédécesseurs en admettant l’existence d’une hystérie masculine. Il admet notamment à la Salpêtrière des hommes présentant des paralysies inexplicables sur le plan organique. Ainsi Pinaud, un jeune maçon souffrant d’une paralysie
du membre supérieur gauche, après une chute qui ne lui avait pourtant occasionné que quelques contusions. Ou encore Porczenska, cocher de fiacre atteint également d’une paralysie au bras, après avoir été projeté au sol par un cheval. Dans les deux cas, Charcot diagnostique une hystérie d’origine traumatique.