Langues de chattes

Primé dans plusieurs festivals, dont celui de Berlin, «Katzenball» («Le bal des chattes sauvages») fait résonner la mémoire de la communauté lesbienne, et des homosexuels suisses en général, avec pour guide la réalisatrice Veronika Minder.

Petit bout de femme énergique, aux lèvres pourpres et cheveux en pétard, Veronika Minder séduit immédiatement. C’est peu dire qu’il a fallu du culot et de la passion à cette ancienne programmatrice d’un cinéma d’art et d’essai de Berne, co-initiatrice du Festival Queersicht, pour mener à bien son premier long métrage: «Le bal des chattes sauvages», du nom de la soirée genevoise où accouraient les lesbiennes de tout le pays dans les années 80. Six ans pour un premier film, où elle a tout appris sur le tas, aux côtés de ses techniciens et au fur à mesure de ses contacts. L’idée du film, elle est venue de manière presque fortuite: «J’ai une amie qui avait été photographe dans les bars et clubs de Zurich dans les années 50 et 70. Je l’ai contactée en me disant que peut-être, on pourrait organiser une expo, un petit livre sur ses photos. Mais quand je lui en ai parlé, elle m’a dit qu’elle venait d’en jeter déjà beaucoup. C’est à ce moment-là que je me suis dit que les femmes, et surtout les femmes homosexuelles, n’ont pas conscience de leur propre histoire – qu’elles ne se préoccupent pas de leurs racines.»
«J’ai fait des recherches à partir de cette photographe qui connaissait plein de monde. J’ai fait des interview avec une cinquantaine de femmes – en Suisse romande aussi – avec l’idée d’en faire un kaléidoscope. Mais à la fin c’est devenu un documentaire qui parle seulement de cinq personnages.» Personnages, en effet, plutôt que témoignages, tant les femmes que Veronika a choisies n’ont pas leur langue dans la poche quand elles évoquent leur destin «…elles sont surtout honnêtes; c’est difficile de parler d’un amour aussi spécial, de raconter la première nuit.»
«Une des femmes a 93 ans, explique Veronika. Communiste, athée, pacifiste, c’est un personnage qui n’existerait plus vraiment aujourd’hui. S’il faut donner un visage à l’homosexualité, c’est aussi leur visage âgé. Demain elles ne seront plus là. On doit voir comme elles sont fières, comment elles s’habillent, écouter ce qu’elles disent.» Mais le film ne s’arrête pas là, il fait se répondre les images d’archives, les chansons, et des figures masculines de la scène homo: «Hommes et femmes, on était beaucoup plus ensemble», remarque Veronika qui emploie souvent «nous» pour désigner les époques qu’ont traversées les protagonistes de son film. De même, le dialogue s’instaure entre générations.
«Il fallait qu’il y ait des jeunes, que l’histoire ne soit pas seulement racontées par les anciens qui ne fréquentent plus le milieu.» De fait, les dialogues sont parfois inattendus et explosifs, comme sur le mariage gay par exemple. Pas étonnant, estime Veronika: «Il faut se rappeler qu’il y a 20 ans encore, on disait qu’il n’y avait rien de plus bourgeois! Et aujourd’hui, comme le dit un des personnages, il n’y a plus que les curés et les homos pour vouloir se marier!»
Documentaire au montage tendu et contrasté, «Le bal des chattes sauvages» est un film d’une rare intensité, offrant une plongée dans un passé que l’on a tort de croire sans visage et sans image, voire sans intérêt. D’elles à nous, il contribue à faire un inventaire de notre patrimoine commun, celui de la semi-clandestinité, de la libération sexuelle, de la vie nocturne et de l’intimité partagée.

«Le bal des chattes sauvages», sortie en France le 11 janvier et en Suisse romande le 18 janvier (Cinéma Les Scala, Genève)

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