Langage non-binaire: étendre le champ du possible

Alors que l’écriture inclusive fait régulièrement débat, les pronoms non-binaires secouent les règles linguistiques et l’actualité un peu plus fort encore.

Iels ont la cote dans les médias. Les pronoms non-binaires ont été récemment starifiés par l’icône pop anglaise Sam Smith, qui demandait mi-septembre à ce que l’on fasse désormais référence à ellui par les pronoms «they/them» à la troisième personne du singulier. Ces stratégies de (sur)vie par les mots éclosent d’un besoin des communautés genderqueer ou non-binaires de se définir au quotidien face aux contraintes normatives de la langue.

Inspiré par plusieurs activistes visibles comme Laverne Cox, Alok Maid-Venon ou Travis Alabanza, Smith s’est livré publiquement aux vents des critiques et des soutiens, expliquant qu’après avoir été «en guerre avec son genre jusqu’ici», il pouvait enfin se considérer totalement, quitte à inspirer d’autres personnes à son tour. Comme si l’oralité avait toujours une longueur d’avance, des voix créent, formulent ces usages, les amplifiant par ricochet plus vifs encore sur les réseaux sociaux, jusqu’à s’institutionnaliser.

Embrasser Shakespeare…
Outre-Atlantique, c’est chose faite le 19 septembre dernier. Le Merriam-Webster, dictionnaire américain de référence depuis 1828, intronise l’usage du pronom «they» au singulier, pour définir une personne dont l’identité de genre est non-binaire – soit non strictement masculine ou féminine. L’entreprise éditrice assume pleinement la logique de cette décision grammaticale. On lit sur son site que l’entrée du mot s’est faite simplement, puisque le pronom singulier «they» rencontrait parfaitement leurs trois critères habituels, à savoir: une signification claire, un usage continu et répandu. Tout comme «you» fut initialement pluriel avant de désigner un «tu/toi» singulier de façon neutre et dégenrée.

Conscient que tout changement des règles implique son lot de résistances, le dictionnaire anglo-saxon rappelle que «they» a tout de même habilement rempli le rôle de pronom neutre pendant plus de 600 ans, par des usages dont les locuteurs ne se rendent même plus compte dans la langue de ce-queer-de-Shakespeare avant-l’heure (lui-même employait «they» au singulier!). Miracle, la langue serait-elle donc vivante?

…ou perdre son latin
Alors à quand «iel» dans le Petit Robert? Contactée par «360°», Marie-Hélène Drivaud, directrice éditoriale du Petit Robert – reconnu de tradition plus progressiste et attentive aux remous sémantiques de société – affirme que les pronoms comme «iels ou celleux sont ressentis en France pour l’instant comme des pratiques militantes qui n’ont pas leur place dans un dictionnaire qui se doit d’être relativement neutre».

Ironiquement, neutre il ne l’est pas du tout, ce pronom minoritaire qui défie les normes orthographiques et grammaticales. Dans une langue aussi solidement genrée que le français, ses implications sont politiques.

Résistances conservatrices
Il faut rappeler qu’en France, où le «masculin l’emporte sur le féminin» depuis le 17e siècle sur le papier, les débats sur l’écriture inclusive avaient fait rage il a deux ans. Une circulaire signée du premier ministre Édouard Philippe avait tranché net dans les discussions, interdisant l’usage de règles épicènes dans les documents officiels et administratifs. Une décision qui, contre le point médian ou l’accord de proximité, laisse difficilement imaginer que le pays soit prêt pour une neutralisation de la langue par de nouveaux pronoms.

Au niveau inclusif, le Petit Robert ajoute avoir entrepris depuis longtemps un vaste chantier de révision des définitions pour les rendre plus égalitaires. Et Mme Drivaud d’évoquer non sans humour une «chasse à l’Homme» entreprise dans les pages pour démasculiniser ce qui était devenu générique par défaut au fil des siècles. Enfin, parmi les 100 à 150 nouveaux mots votés pour publication en comité chaque année, «Le Petit Robert est le premier à avoir fait rentrer le mot homophobe dans le dictionnaire, ainsi que les mots transphobes, queer et féminicide, lequel a d’ailleurs particulièrement fait l’objet de piques conservatrices», souligne la responsable éditoriale.

En Suisse, dans plusieurs villes ou cantons romands comme Fribourg, il existe une politique municipale voire cantonale à l’égard de l’écriture inclusive. La maire socialiste de Genève, Sandrine Salerno, le confirme: «En Ville de Genève, une directive relative à l’utilisation de la communication épicène définit les grands principes rédactionnels à utiliser. Cela permet d’étendre le champ des possibles, de montrer que notre monde est bien moins binaire que notre société moderne ne voudrait nous le faire croire et, surtout, de permettre à des personnes qui souffrent de cette binarité imposée de se sentir reconnues, respectées et prises en compte. Il s’agira certainement à l’avenir de réfléchir à la possibilité de la faire évoluer, en se posant notamment la question de l’utilisation de pronoms neutres.». Il faudra d’abord réussir à normaliser le réflexe épicène auprès de ses 4000 collaboratrices et collaborateurs.

Mégenré·e·s
Loin d’être une lubie, et au-delà des agacements et crispations que l’évolution et la complexification d’une langue suscitent, le caractère épineux de ces débats montre à quel point le langage est le reflet d’une société mouvante. La création et la circulation des stratégies non-binaires racontent surtout la violence sociale contre laquelle les communautés les plus touchées doivent inventer des mots, des façons de se dire pour exister. En première ligne le fait d’être mégenré·e·s, qui, pour des personnes trans* binaires ou non-binaires, revient à ne pas être reconnues dans leur.s genre·s.

Si ces pronoms en lutte n’ont pas attendu d’être reconnus pour circuler, «iel» est bel et bien dans le giron des traqueuses de mots du Petit Robert. En fouillant, Mme Drivaud retrouve une fiche sur ce mot qu’elle a ellemême réalisée. Il reste «en observation» pour l’instant, tapi dans un tiroir, tout comme «cisgenre» (alors que «transgenre» y figure), attendant sa sélection future pour se faire une place dans l’éternité.

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