Suisse Politique

«Il faut libérer chaque lettre de l’acronyme LGBTIQA»

3 août 2020

Lisa Mazzone (Verts/GE), s'apprête à défendre la loi sur le mariage égalitaire aux États.

La Suisse se rapproche un peu plus du mariage égalitaire. Le projet est entre les mains de la Chambre haute du parlement. Nous pourrions être fixé·e·s au mois de septembre. Rencontre avec la sénatrice genevoise Lisa Mazzone.

Après un large succès au Conseil national, le projet de mariage égalitaire sera examiné lundi et mardi prochains par la commission compétente du Conseil des États. Le sujet sera donc débattu en plénière en septembre et, espérons-le, voté dans la foulée. Lisa Mazzone est une sénatrice genevoise et vice-présidente des Verts suisses. Elle s’est largement engagée sur ce dossier, mais également sur celui du changement de sexe facilité auprès de l’état civil, qui sera quant à lui abordé au National. Entretien.

– Le conservateur Conseil des États sera l’épreuve du feu pour le mariage égalitaire en Suisse. Comment percevez-vous les débats à venir?
Lisa Mazzone – Notre chance, c’est que l’objet est largement passé au National. J’ai été renversée, très impressionnée par ce résultat. On revenait de loin. Ce résultat est aussi un message à l’égard des sénatrices et des sénateurs. Il est vrai que les rapports de force sont beaucoup plus difficiles dans la Chambre haute, notamment sur des sujets de société. Nous pourrons difficilement éviter des propositions des rangs conservateurs pour supprimer, par exemple, l’accès à la parentalité, que cela soit la PMA ou l’adoption. Il est encore trop tôt pour dire si ces propositions pourront trouver une majorité.

– Quelle est la stratégie aujourd’hui?
– Il faut commencer tout de suite le travail de lobbying, de conviction. Tout de suite et de manière soutenue. Il faut bien avoir en tête que le National a été très largement renouvelé lors des dernières élections. C’est aussi le cas du Conseil des États, mais pas forcément pour le meilleur. Je siégeais à la Chambre du peuple lors du passage en commission du projet. Le travail avec le PLR a été très constructif. C’est ce qu’il faut que nous puissions mettre en place aux États. 

L’enjeu sera aussi de montrer que, dans la réalité, les couples de même sexe ont et élèvent des enfants et que tout se passe très bien.

– Il s’agit de faire comprendre que nous sommes en retard sur ces questions?
– Oui, il est plus que temps de se mettre à niveau. Car il ne suffit pas de décréter l’égalité. Il faut être conséquent. L’enjeu sera aussi de montrer que, dans la réalité, les couples de même sexe ont et élèvent des enfants et que tout se passe très bien. C’est le moment de reconnaître cette réalité et de donner les moyens à notre pays de protéger ces enfants, ainsi que leurs parents, au même titre que les autres.

– Les femmes ont été à l’avant-poste durant le travail parlementaire. Quelle analyse peut-on en tirer?
– J’ai aussi observé cela en commission du National. Quand on a une connaissance ou un vécu des discriminations, quelles qu’elles soient, on est plus sensible à leur élimination. Surtout quand on parle du don de sperme pour toutes. C’est une question qui concerne les femmes, d’égalité entre les femmes, puisque les couples hétérosexuels y ont accès.

– L’opinion publique suisse est-elle véritablement prête?
– J’en suis sûre. Je suis également sûre que le parlement a été lent à le réaliser. C’est regrettable. Le parlement devrait avoir à cœur d’être le moteur de l’élimination des discriminations et de la poursuite des principes de l’égalité. J’ai l’impression qu’il a attendu le dernier moment, que la vague le submerge et l’oblige à intervenir. D’ailleurs, on observe que dans tous les partis, il y a des personnes concernées, ce qui a bien sûr permis ce magnifique résultat au National.

– Est-ce que le Conseil fédéral fait son travail?
– Sur ce sujet, clairement non. Sur le mariage égalitaire, il a tout laissé faire au parlement. Sur le changement de sexe facilité à l’état civil, le gouvernement a déposé un projet en simplifiant les procédures, mais l’introduction du consentement parental est un retour en arrière. Cela dénote de la mécompréhension du sujet. Le Conseil fédéral est beaucoup trop attentiste. Vu les premiers succès sur le mariage égalitaire, j’espère qu’il en tirera les conséquences.

Il y a des blocages idéologique à faire reconnaître ces questions d’identité de genre sous un prisme autre que médical

– Le changement de sexe facilité, parlons-en…
– Ce qui m’a marquée dans le débat, c’est la pathologisation de cette thématique. Le vocabulaire y était très médical, parfois inadéquat. Mon sentiment c’est que nous avons des blocages idéologique que nous n’arrivons pas à dépasser. Au point que, lorsque j’ai demandé de changer le terme «sexe» par «identité de genre», cela a été refusé. Cela n’aurait rien changé sur le fond. Mais sur la forme, pour certain·e·s, cela revenait à reconnaître ces questions d’identité de genre sous un prisme autre que médical.

– Le Conseil fédéral doit remettre un rapport sur la question.
– Je me réjouis de lire ce rapport. Il faut rapidement avancer avec le projet que l’on a sur la table de simplification du changement d’état civil et suivre les autres pistes, comme le troisième genre, ou plus simplement que nous n’ayons plus à inscrire le genre dans l’état civil. Pour moi, on pourrait sortir cela des éléments de l’identité administrative.

– Est-ce que la communauté doit faire son autocritique et se mobiliser aussi autour de la thématique de l’identité de genre de manière plus efficace?
– Je pense que c’est un projet de société global de libérer tout le monde des formes d’assignation. Je trouve que les associations ont fait un travail vraiment remarquable, rusé et astucieux sur le plan tant juridique que social, sur la question du mariage égalitaire. Elles ont su appuyer sur les bons boutons au bon moment. Il faut prolonger cet effort de groupe. C’est un bagage précieux pour libérer les autres lettres de l’acronyme LGBTIQA et faire changer la société.

– À l’image de Lynn Bertholet, on se réjouit d’observer des figures trans émerger sur la scène nationale. Est-ce que l’on peut espérer que cette visibilité permette d’accélérer les choses?
– Très certainement. Il faut amener ces réalités dans le quotidien de tout un chacun. Et montrer la diversité de celles-ci. Mais la médiatisation n’est pas une obligation. L’espace public est très violent avec tout ce qu’il ne comprend pas, il faut aussi se protéger. Cela dit, incarner les thématiques est extrêmement précieux pour faire évoluer les mentalités.

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