Sexualités Histoire

«Pour pisser ou chercher l’aventure»

10 déc. 2019

Photo: Marc Martin

Le photographe et réalisateur français Marc Martin s’est piqué de passion pour les pissotières et leur forte charge érotique. Il en a tiré une captivante exposition itinérante et un (très) beau livre, «Les tasses. Toilettes publiques – Affaires privées».

Fasciné par la marge et les tréfonds de la sexualité gay, Marc Martin montre le rôle clé qu’ont longtemps joué les vespasiennes et autres WC publics pour la communauté homosexuelle masculine. Après l’escale parisienne de son exposition, cet automne, et en attendant le prochain accrochage, rencontre dans la capitale française, au Point Éphémère…

360° – Tu collectionnes depuis des années des cartes postales anciennes représentant des hommes en train d’utiliser des vespasiennes… D’où est née ta fascination pour la sous-culture des «tasses», comme on appelait en argot français les urinoirs publics?
Marc Martin – Mon travail consiste à m’intéresser aux zones d’ombres. Un jour que j’étais en train de faire de l’urbex (ndlr: exploration urbaine, généralement de lieux abandonnés) dans un petit village du sud de la France pour une série photos sur les fantômes urbains, je suis entré clandestinement dans des toilettes publiques désaffectées et je suis tombé sur des graffitis sexuels. Ces inscriptions sur les vieux murs jaunis et sales dataient des années 1980. Elles racontaient l’histoire des gens qui étaient passés par là ; l’épidémie du sida aussi. Peut-être ces gens avaient-ils disparus depuis mais les graffitis, traces de leurs fantasmes, étaient restés là. Un des messages qui m’avait beaucoup plu disait: «Homme 45 ans cherche homme. À 14h12 ici. Mettre un journal dans la poche gauche.» (rires) C’était préhistorique ! J’ai eu envie de ne pas me contenter de faire des photographies mais de revenir en arrière, de comprendre comment ces hommes faisaient avant qu’il y ait internet. Des générations d’homosexuels se sont rencontrés dans les tasses.

– Et pas dans les bars?
– À Paris, dans les années 1960, il y avait des bars mais qui étaient réserves à l’élite. Un verre coûtait une fortune. Et puis il fallait s’assumer, pouvoir se dire «j’entre dans un bar gay». Alors que la vespasienne était un lieu d’ambiguïté dans l’espace public, on ne savait pas si les hommes qui rentraient là y rentraient pour pisser ou pour chercher l’aventure.

– Tu montres d’ailleurs que jusqu’au milieu des années 1990, les urinoirs étaient référencés comme lieux de drague dans les guides de voyage gay…
– Tout à fait. Les vespasiennes ont longtemps été des bordels à ciel ouvert. La police savait aussi quelles étaient les tasses qui marchaient le mieux. On a beaucoup dit qu’il y avait de la répression policière, et ceux qui se faisaient prendre se rendaient coupables d’outrage public à la pudeur, mais toutes les personnes qui m’ont raconté leur histoire m’ont dit qu’il y avait en réalité une tolérance, une connivence de la part de la police à Paris. En tous cas, les dernières années.

– À quelle époque sont apparues les vespasiennes dans les grandes villes françaises?
– Très exactement en 1834. C’est le préfet de la Seine, Rambuteau, qui les a faites installer parce qu’à cette époque les passants faisaient leur besoins dans Paris, en pleine rue. La ville était insalubre. Conçues pour répondre à un besoin hygiénique, ces vespasiennes ont rapidement rempli une fonction sociale, c’est là que se retrouvaient les hommes qui cherchaient des relations sexuelles avec d’autres hommes, car il n’y avait pas d’espaces de rencontre pour les homosexuels à cette époque. Dans l’imaginaire collectif, les toilettes publiques sont perçues uniquement comme des lieux de consommation sexuelle, mais c’était aussi des lieux de rencontre tout court, de brassage social.

– Tu montres notamment que la «loi du silence» qui régnait dans ces endroits, discrétion oblige, rendait les interactions entre les hommes puissamment érotiques…
– Il ne fallait pas se parler, rester dans l’anonymat et la clandestinité, la compréhension passait par le regard. Il y avait un langage qui était autre. J’ai recueilli le témoignage d’un ancien qui expliquait qu’il était tellement timide et peureux que cette manière de communiquer lui allait très bien. Cette notion de timidité court-circuite l’image sale et honteuse associée à ces endroits.

– Comment as-tu fait d’ailleurs pour trouver des témoins de l’époque des vespasiennes qui racontent leur expérience à visage découvert?
– On ne donne pas souvent la parole aux anciens, encore moins quand il s’agit de sexualité. La manière dont ils m’ont témoigné leur confiance m’a beaucoup surpris. Leurs récits sont les murs porteurs de l’exposition. Jean-Pierre, un Parisien de 73 ans, m’a contacté grâce à un article dans «Libération» qui annonçait mon projet. À Berlin, pour l’expo au Schwules Museum, un vieux monsieur m’a expliqué les larmes aux yeux que toute sa vie il avait menti sur la manière dont il a rencontré l’homme de sa vie. Il disait qu’ils s’étaient rencontrés dans les parcs. Parce que même au sein de la communauté gay, c’était le sujet sordide. Un peu comme les hétéros aujourd’hui qui se rencontrent sur internet et qui s’inventent une histoire autour de leur première rencontre. Mon projet remet en valeur ces hommes et leur histoire. Pour ce monsieur qui a dû se cacher toute sa vie, c’était une grande fierté de témoigner.

– Tu as toi-même fréquenté les toilettes publiques dans ta jeunesse. Éprouves-tu une certaine nostalgie?
– Non, je ne suis pas nostalgique. Il y a beaucoup d’autres moyens de se rencontrer aujourd’hui. Même si je remarque que sur internet, sur les sites et les applis de rencontre gays, il y a une vraie intolérance vis-à-vis d’autrui. Si t’as pas les abdos en tablettes de chocolat et si t’as pas 23 ans et 23 centimètres dans le pantalon… Il y a une sorte de «fascisme sexuel». Alors que dans les vespasiennes tous les styles se mélangeaient, les riches avec les pauvres, les jeunes avec les vieux… Au lieu de découvrir l’autre aujourd’hui, tu cherches quelqu’un qui correspond exactement à ton fantasme.

– Qu’est-ce qui t’a donné envie de publier ce livre, comme un prolongement de l’exposition?
– C’est la sortie du livre qui a déclenché l’exposition. Je voulais que ce soit un beau livre pour tordre les idées reçues sur le sujet. Les tasses, c’est un pan caché de notre histoire à nous les gays, qu’une partie de la communauté voudrait gommer et lisser par peur qu’il ne nuise à l’acceptation de nos droits. Je voulais démontrer que même autour de choses pas convenables, on peut raconter une belle histoire.

«Les tasses. Toilettes publiques – Affaires privées», Marc Martin, 2019, 300 p., éditions Agua, 58 euros. À commander chez motsbouche.com
L’exposition fera escale à New York à partir du 4 septembre 2020 au Leslie Lohman Museum. Marc Martin aimerait bien également pouvoir présenter son exposition itinérante en Suisse, à bon entendeur…

1 comments

Écrire un livre sur les tasses – Une excellente idée !

La discrétion des tasses en a fait l’amie de l’a gente masculine

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