Monde États-Unis

Make America Gay Again

4 oct. 2020

Photo Brett Davis flickr/CC

Un sondage douteux accrédite une poussée du vote Trump dans l’électorat gay, à moins de deux mois de la présidentielle. Le symptôme d’une Amérique divisée jusque dans sa communauté LGBTQ+?

«Great!» C’est en lâchant son mot fétiche sur Twitter que Donald Trump a réagi, le 20 septembre, à un article de «Newsweek» qui relevait le résultat d’un étonnant sondage. Il lui donnait 45% des voix gay pour l’élection de novembre, un retard de 6 petits points seulement sur son rival Joe Biden. Incrédulité dans les médias LGBT. Le Washington Blade a très vite rappelé que cette enquête émanait d’une… app de drague, Hornet. Seuls 1200 Américains y ont répondu.

«Brandir un tel sondage comme la preuve du soutien LGBTQ à Trump, c’est du journalisme flemmard et pute-à-clics», a commenté un expert en com. Réplique cinglante dans The Post Millennial, un site conservateur: «Les médias et les groupes LGBT refusent d’écouter les personnes LGBT de droite et de prendre au sérieux nos arguments et préoccupations. Ils sont tellement absorbés par leur propre vision du monde…»

Un·e LGBTQ sur cinq

Ce buzz douteux a remis en exergue l’énigme du soutien gay à Donald Trump. Il n’est pas si anecdotique. En juin, une étude de Morning Consult avait estimé à 20% le vote des électeurs «LGBTQ» (incluant donc les lesbiennes et les personnes trans) en faveur du président sortant, contre 53% pour son rival démocrate. Celle de la Gay & Lesbian Alliance Against Defamation (GLAAD), le mois dernier, l’évalue à 17%. Un·e sur six, voire sur cinq, ce n’est pas rien, et c’est davantage que les 14% récoltés par le milliardaire auprès de cette population en 2016.

Mais comment diable peut-on voter pour un président dont la politique est aussi hostile aux droits des femmes et des LGBTQ+? Le mandat de Trump a été jalonné d’attaques – politiques ou rhétoriques – contre la communauté. La GLAAD en a dénombré 175. Les lois anti-discrimination ont été particulièrement ciblées, principalement au détriment des trans. Et dans la bataille pour la Cour suprême, le président s’est empressé de remplacer Ruth Bader Ginsberg par une magistrate ultraconservatrice. Une nomination à vie qui devrait faire durablement basculer à droite cette institution fondamentale. Conséquences: un gel de toute avancée sociale aux États-Unis, voire une remise en cause d’acquis tels que le droit à l’avortement.

Premier membre du cabinet ouvertement gay de l’histoire des États-Unis, Richard Grenell a néanmoins trouvé le moyen de célébrer le bilan de Donald Trump, qualifié de «président le plus pro-gay» de l’histoire US. Il l’a fait dans un clip truffé de mensonges et d’omissions, première publication d’OutSpoken, plateforme multimédia qui produit de la propagande pro-Trump à destination de l’électorat LGBTQ+.

Supporters de Donald Trump lors de la Pride 2016 à Bellingham, Washington. Photo: Robert Ashworth flickr/CC.

La vidéo n’oubliait pas d’invoquer la liberté, les droits individuels et le principe du small government chers aux Républicains, sans oublier le mantra «Make America Great Again». Ce dernier ne laisse pas indifférents une partie des gays blancs de la classe moyenne et supérieure, pour qui le combat pour la diversité et contre la discrimination n’est pas une priorité. «Je ne pense pas avec mon orientation sexuelle, je pense avec mon cerveau», résumait l’un d’eux au «Fort Worth Star-Telegram». «Je veux que tout le monde sache dans la communauté que Trump est avec nous. Le Second amendement (ndlr: qui garantit le droit au port d’armes) est avec nous. On doit se tenir aux côtés de ce président, parce que c’est le seul en mesure de restaurer toutes les choses géniales qu’on a eues.»

Dans un article qui parcourt quarante ans de relations du Parti républicain avec la population gay, le «Washington Post» note que Donald Trump marque une rupture par rapport aux Bush et à Reagan. Il n’hésite pas à tendre la main à cet électorat, sans se soucier de s’aliéner sa base conservatrice. On l’a ainsi vu lors d’un meeting au Colorado arborer un drapeau arc-en-ciel, promettre la «protection des LGBTQ» (contre les «idéologies étrangères haineuses»), nommer un diplomate ouvertement gay dans son cabinet, lancer une ambitieuse (mais vide) initiative pour la dépénalisation mondiale de l’homosexualité…

Ralliement houleux

Pour les Log Cabin Republicans, le réseau LGBTQ au sein du parti, ces ouvertures ont apparemment suffi pour qu’ils apportent leur caution à Trump le mois dernier, ce qu’ils s’étaient abstenus de faire en 2016. Ce ralliement a fait des dégâts: plusieurs dirigeants du groupe, dont Jerri Ann Henry, première femme à le diriger, ont claqué la porte. Les manœuvres ont beau être grossières, elles renforcent le danger au sein de la communauté LGBTQ, où émerge un électorat masculin, blanc et aisé en rupture avec les discours progressistes du Parti démocrate. Ces «gays for Trump» semblent aveugles à l’influence des ultraconservateurs évangéliques et des extrémistes racistes, sexistes et homophobes de Charlotteville ou de Kenosha. Eux voteront sans doute comme un seul homme pour leur champion, le 3 novembre.

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