Le 14 juin, l’équipe de la Tbilisi Pride proteste devant le siège du gouvernement. © Mari Nikuradze/'OC Media

Le prix de la visibilité

Dans une Géorgie tiraillée entre nationalisme religieux et aspiration à un développement démocratique, la Tbilisi Pride prévue du 18 au 23 juin a mis le pays en ébullition. Récit d’une semaine de polémiques, d’enthousiasmes et de courage, symbole de la mutation en marche aux confins de l’Europe.

Le bus est bondé, surchauffé et il cahote sur la route de l’aéroport. Une passagère soupire en consultant son smartphone. Le centre de la capitale, Tbilisi, est bouclé. «C’est à cause de la protestation contre la marche des LGBT», explique-t-elle à une touriste. «Oui, je sais c’est dingue, mais c’est comme ça la Géorgie!», ajoute-telle. Suant avec mon sac au dos, j’arrive sur la place de la Liberté. La manifestation qui s’achève est plutôt un meeting d’un parti nationaliste, acclamé par un public âgé et provincial. Pas de pancarte anti-LGBT à l’horizon. Mais à l’hôtel, on me répète évasivement que «c’est probablement à cause de ces histoires de LGBT».

Fausse alerte, mais premier enseignement: la Pride est ici dans tous les esprits. Première de l’histoire dans cette ex-république soviétique ayant récupéré son indépendance en 1991, la «Marche de la dignité» doit se dérouler dans une semaine. Mais l’esprit n’est ni à la fête ni à la célébration. Le gouvernement s’obstine à refuser de délivrer une autorisation au défilé LGBTQ sous prétexte qu’il engendrerait un risque de violences trop important.

La veille de mon arrivée, les membres du comité de la Tbilisi Pride avaient organisé un sit-in aussi impromptu que mouvementé devant le siège du gouvernement. Leur revendication était unique et élémentaire: que l’État assure la protection de la Marche de la dignité. Or en arrivant sur place, l’équipe de la Pride s’était retrouvée confrontée à un groupe d’extrême droite et assiégée pendant plus de six heures, ponctuées de jets d’œufs et de bouteilles. Le groupe avait finalement été évacué au milieu de la nuit à bord de minibus.

Prêtres et gros bras unis pour barrer la route aux militant·e·s LGBTQ. ©Mari Nikuradze/‘OC Media/DR

Trompeuse oasis de liberté
La Géorgie entretient un curieux paradoxe. Selon le Rainbow Index établi par l’ILGA-Europe, le pays se classe presque au même niveau que la Suisse, très au-dessus des pays de la région. La législation a notamment été révisée pour accorder une bonne place aux politiques antidiscrimination, dans un effort de rapprochement avec les standards de l’UE. Le boom économique du pays, notamment au niveau du tourisme, devrait faire de ce pays de 4 millions d’habitants une oasis de liberté. Mais la réalité sociale et politique est bien peu accommodante pour les LGBTQ, dont une large majorité préfèrent vivre cachés, tandis que ceux qui font leur coming-out s’exposent à des réactions violentes.

Pour les militant·e·s LGBTQ, il est temps d’essayer autre chose, de descendre dans la rue, pour réclamer leurs droits et exprimer leur fierté. Mais la chose est impensable pour bon nombre de Géorgiens. Le Patriarcat orthodoxe – institution favorite du pays selon les sondages – a exhorté le gouvernement de ne pas permettre au «péché sodomite d’offenser la population». Le clergé mène déjà une croisade plutôt efficace contre les événements marquant la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie (Idahot) depuis 2012. Cette année-là une modeste marche LGBTQ avait dégénéré en scènes d’émeute et de tabassages aléatoires sur l’avenue Rustaveli, principale artère de Tbilisi. L’image de grand-mères armées de bouquets d’orties pour «corriger» les manifestants avait fait le tour du monde. Depuis 2014, les religieux occupent le terrain chaque 17 mai avec une «Journée de la pureté des familles» donnant lieu à d’impressionnantes processions, où les icônes côtoient les slogans homophobes.

«Légion populaire»
Alors qu’approche la date de la Tbilisi Pride, c’est un milliardaire aux liens très étroits avec la Russie et les mouvements chrétiens ultraconservateurs en Europe, un certain Levan Vasadze, qui a pris le relais de la croisade anti-LGBTQ. À la veille du début de la semaine officielle de la Pride, du 18 au 23 juin, il a rassemblé ses troupes – des quadragénaires patibulaires brandissant poings et crucifix – pour annoncer la mise en place d’une «légion populaire». «On ne permettra pas à ces activistes de se produire où que ce soit, dans les cinémas, parcs, rues, montagnes ou lac, vocifère-t-il. Nous irons vous trouver partout, en brisant les cordons de police et on vous submergera.» Le lendemain, depuis son fief du parc de Vere, non loin de jets d’eau où s’ébrouent les enfants par une chaleur suffocante, le recrutement des «volontaires» est filmé par les caméras de télévision.

Levan Vasadze ©DR

Au grand dam des organisateurs de la Pride, cet appel à l’insurrection ne fait guère réagir le pouvoir, qui se contente d’ouvrir une enquête contre Vasadze. Celui-ci est laissé libre de continuer à abreuver ses partisans de son discours de haine. La Pride, elle, reste interdite de facto.

Le lendemain de cette sinistre séance de recrutement, je rencontre Giorgi Tabagari, une des figures médiatiques de la Tbilisi Pride. Ce trentenaire au look de geek, doté d’une solide expérience avec les ONG et institutions internationales, s’avoue passablement éprouvé, autant par les menaces très réelles qui pèsent sur son quotidien (il n’y a qu’à voir les regards noirs qu’il suscite dans la rue) que par les interviews, plateaux télés et sollicitations qu’il enchaîne. La veille, une chaîne diffusait un débat en direct où les téléspectateurs étaient appelés à voter. Verdict: 97% contre la Pride.

Mais Giorgi ne se démonte pas. Le projet de Pride a été lancé quatre mois plus tôt. Il a connu un retentissement énorme, et a fait voler en éclats quelques tabous dans la très conservatrice société géorgienne, souligne-t-il. Son but? rallier 20 à 25% de la population, les jeunes et la classe moyenne. «Par rapport au moment où j’ai commencé à militer, vers 2010, de plus en plus de personnes se sont mises à parler à visage découvert, comme dans une vidéo que l’on a mise en ligne, où l’on voit 35 personnes. On a franchi un grand pas, donné un élan.»

Giorgi voit paradoxalement dans l’émergence d’une extrême droite violente, manifestement pilotée depuis Moscou, une chance de mobiliser au delà des LGBTQ. «La communauté a peur, concède-t-il. On compte surtout sur le soutien d’alliés, qui peuvent se permettre de prendre un risque relatif, et de tous ceux qui ont été écœurés ou révoltés par ce qui s’est passé ces derniers jours.»

Intimidations au quotidien
La pression de l’extrême droite est incessante, sous la forme de menaces de mort («Je te couperai la tête et ça fera de moi un héros», a par exemple reçu un des organisateurs), ou d’une manif sous les fenêtres du bureau de la Pride. L’adresse, pourtant tenue secrète, a mystérieusement fuité. Heureusement, l’action est annoncée à la télé par Vasadze. «On a entendu ça, on a juste eu le temps de prendre nos affaires et de filer», raconte Tamaz, un autre membres du comité. Les organisateurs sont sur les dents et communiquent par des messages individuels envoyés aux personnes inscrites pour les activités, dont le lieu et l’heure sont tenus secrets jusqu’au dernier moment. Le vendredi, à J-1, une conférence internationale est organisée en toute discrétion dans un hôtel. Mais en ville, l’ambiance a changé. La Pride n’est plus en une de l’actualité, car un autre événement vient de tout chambouler. La veille, un député russe a pris la parole devant le Parlement géorgien, un acte perçu comme une provocation, alors que la Russie occupe deux régions géorgiennes. Une immense foule s’est mobilisée, que la police a dispersé violemment. Bilan des affrontements: plus de 200 blessés.

photo DR

Certain·e·s des participant·e·s à la conférence ont pris part à ce rassemblement anti-russe comme l’attestent leurs yeux rougis par les gaz lacrymogènes. La session s’ouvre devant une soixantaine de militant·e·s et de chercheur·euse·s, principalement venus du Caucase et d’Europe de l’Est. Le sujet du jour, «Le prix à payer pour la visibilité», semble plus que jamais d’actualité. On y discute des Prides porteuses d’espoir en dépit de débuts violents, comme à Belgrade ou Kiev, de la chape de plomb tombée sur le prometteur mouvement LGBTQ de Turquie voisine, de la montée des nationalismes (y compris au sein de la communauté LGBTQ) et, bien sûr, des tentatives de déstabilisation provenant de Moscou.

La dernière intervention glace le sang de tout le monde. Elle est consacrée à l’extrême droite en Géorgie, et à l’absence de réponse gouvernementale face au risque de terrorisme intérieur. «Il existe dans ce pays un vide politique dangereux, constate l’analyste britannique Onnik James Krikorian; des personnes radicalisées sont notamment présentes dans la police et dans l’armée, et ont donc un accès aux moyens de perpétrer des actes de violence.»

L’équipe de la Pride à la manif contre les violences policières, le 21 juin. ©Tbilisi Pride

À l’heure de conclure la conférence, la nouvelle tombe: compte tenu des circonstances, la Marche de la dignité est reportée «jusqu’à ce que la situation s’apaise». Personne ne proteste dans la salle, où flotte comme un soupçon de soulagement. Mais l’équipe de la Tbilisi Pride n’est pas du genre à en rester là. Comme baroud d’honneur, un petit groupe du comité se rend alors à la manifestation qui se tient contre les violences policières de la veille. Ils ont endossé leurs T-shirts Tbilisi Pride au milieu d’une foule pas forcément acquise à la cause, mais qui se prête à des selfies en série. Sur les réseaux sociaux, les photos ont fait enrager les homophobes de tout poil, rigole Giorgi le lendemain, lors de la soirée organisée dans un club confidentiel. L’ambiance est survoltée, les embrassades se succèdent entre deux numéros de drag enfiévrés. «J’ai parfois pensé aller vivre ailleurs, confie Giorgi, mais c’est ici ma place, il y a tant de choses qui bougent et tant de choses à faire.»

Une communauté divisée

La communauté LGBTQ est loin d’être unanime sur l’opportunité d’une pride en Géorgie. Dans une tribune publiée par le site OC Media, le jeune politicien Vert ouvertement queer Giorgi Ptskialadze a dénoncé l’absence de vision des organisateurs de la Pride, qui selon lui cherchent à poursuivre ce projet comme un but en soi: «La Tbilisi Pride sera un champ de bataille entre groupes politiques qui veulent chacun tirer profit de la communauté pour promouvoir leurs propres objectifs. Les personnes queer n’en bénéficieront pas et cela détournera l’attention des vrais problèmes: la pauvreté, les inégalités, la pollution, le déficit de démocratie et la crise du système judiciaire.» Les critiques soulignent que l’exacerbation des tensions risque de retomber sur les éléments les plus vulnérables de la population LGBTQ. Une organisation féministe géorgienne, le Women’s Initiatives Supporting Group, a également appelé à se distancer de la Pride. «De tels événements nécessitent davantage de transparence, d’inclusion et de légitimité, dans la mesure où cette décision affecte tous les membres de la communauté.»

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