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Sous le tchador, la résistance

Asal, l'une des auteures du livre Le Jardin de Shahrzad, ainsi qu'une lesbienne réfugiée en Italie, témoignent des conditions de vie des LGBT en Iran, royaume de l’homophobie.

Elles parlent en prenant mille précautions. L’une d’elles nous dit que dans l’article, il faudra l’appeler Asal. Sa compatriote a aussi pris un pseudonyme, Vida, comme les trois autres co-auteures en exil (deux lesbiennes et une transsexuelle), pour écrire Le Jardin de Shahrzad. Quant aux photos, il n’en est bien sûr pas question. « Nos familles qui vivent en Iran risquent d’être importunées, explique Vida, et nous, nous risquons de ne plus pouvoir mettre les pieds dans notre pays ». Qu’y a-t-il donc de si compromettant dans ce livre ? Shahrzad, l’héroïne, essaie de reconquérir son premier amour, Parvin : « Nous voulions raconter une histoire d’amour entre femmes afin de donner une plus grande visibilité aux lesbiennes », précise Vida. Pour attendrir les Iraniens, c’est déjà mal parti, puisque les articles n°129-131-134 du Code pénal condamnent deux femmes trouvées « nues sous la même couverture » à une sentence allant jusqu’à cent coups de fouet, et à la peine de mort au bout de la quatrième fois, à condition toutefois de réunir le témoignage de quatre hommes… Le Jardin de Shahrzad est aussi un violent réquisitoire contre la charia, l’ensemble des règles de conduite appliquées par l’islam : « En Iran, le célibat est une maladie mentale. En Iran, l’homosexualité est une maladie mortelle », écrit Shahrzad. À la voix de l’héroïne, se joignent dans cet ouvrage passionnant, celles de ses amies lesbiennes, de militants LGBT en exil mais aussi de témoignages recueillis sur les innombrables sites et blogs LGBT iraniens. Le réseau est si dense que le persan est devenu la 4e langue la plus utilisée sur les blogs dans le monde. « Les services secrets iraniens disposent de systèmes de filtrage très sophistiqués, ajoute Vida. Il y a eu plusieurs vagues de censure, à tel point que beaucoup de sites ne sont accessibles qu’aux expatriés. Quant aux blogs, ils ont beau les effacer du Net : pour un blog supprimé, il y en a dix qui naissent. »

Le silence même en exil ?
Le Jardin de Shahrzad reflète également le parcours d’Asal, qui a d’ailleurs été consultée lors de la rédaction du livre. Une vie de silence et de honte imposés par une interprétation très stricte de l’islam. « En Iran, beaucoup de choses sont taboues, de l’alcool aux rapports extraconjugaux. Bien sûr, certaines familles pourraient tolérer les relations entre personnes de même sexe, mais il n’est pas question de parler de droits des homosexuels. » Asal s’est réfugiée il y a 19 ans en Italie, où elle rédige actuellement une thèse. Elle se rend régulièrement en Iran pour les besoins de ses recherches. « Le plus dur pour moi, raconte-t-elle, c’est que tout le monde me demande pourquoi je ne me marie pas alors que j’aurai bientôt 40 ans. » Est-il vrai que les LGBT en exil peuvent être surveillés par des espions des ambassades iraniennes ? « La plupart des Iraniens qui militent contre le gouvernement islamique peuvent être surveillés par des ‘curieux’ des ambassades. Mais depuis 10 ans les choses ont beaucoup changé, car les gens militent plus qu’avant à l’intérieur des frontières iraniennes. » Car c’est bien en Iran que les LGBT sont le plus menacés. Depuis la révolution islamique de 1979, près de 4000 personnes auraient été exécutées en raison de leur orientation sexuelle, soit une personne tuée tous les trois jours. Un nombre qui pourrait être plus important encore car les familles des condamnés ne tiennent pas toujours à révéler les raisons des jugements. Mis à part le réformiste Khatami (ministre de la culture puis président de 1997 à 2005) qui osa déclarer une fois que l’homosexualité n’était pas un crime, personne ne peut soutenir les LGBT en Iran et toute activité militante est interdite.

Le paradoxe iranien
Les lesbiennes iraniennes vivent une double oppression, celle due à leur orientation sexuelle, et celle subie par le simple fait d’être femme. En Iran, la législation soumet les femmes à leurs conjoints, considérés comme chefs de famille, qui peuvent les répudier quand ils le souhaitent. Ce qui ne les empêche pas de revendiquer de plus en plus leur liberté : elles représentent 62% des étudiants admis à l’université, elles sont médecins, ingénieures, avocates, malgré des opportunités plus limitées. D’après Asal, ce paradoxe est un vrai casse-tête juridique pour le gouvernement iranien qui s’efforce d’effacer toute tentative d’indépendance, y compris en réécrivant l’Histoire : « On supprime tout ce qui n’est pas admis d’un point de vue islamique, comme l’existence des princesses et des reines qui ont guidé l’Iran à l’époque sassanide (avant l’invasion musulmane de l’an 651, nda). Comme on efface toute trace des femmes qui se sont battues contre le voile. »

Les élections approchent et avec elles, l’espoir d’un possible assouplissement du régime. Mais Asal ne partage pas du tout cet optimisme : « Si les élections étaient libres et non truquées, je pense qu’Ahmadinejad ne gagnerait pas. Mais surtout, il ne faut pas oublier que la politique iranienne n’est pas liée à la volonté du président mais à celle du guide suprême. » A savoir l’ayatollah Ali Hossein Khamenei, guide de la Révolution, commandant des armées et seul représentant du pouvoir obligatoirement religieux. Que faire alors ? « Se cacher » répond-elle. Et continuer à soutenir les LGBT iraniens de l’étranger, par exemple sur les sites listés dans le Jardin de Shahrzad, un livre non seulement émouvant, mais qui permet aussi de comprendre où s’organise la résistance.

» Le Jardin de Shahrzad de Vida, éd. KTM
» Le site http://www.queerlink.wordpress.com signale les principaux sites de la communauté LGBTQ iranienne (en anglais)

Photo: Khashi / flick.com