Culture

Les chroniques de la queer country

Orville Peck, Dolly Parton, Lil Nas X

La country fait l’objet d’un véritable emballement de la part des artistes queer. On découvre ce style musical avec, en guise de guide spirituel, Orville Peck. 

Ce que je préfère dans mon métier de disquaire, c’est partager mes nouvelles découvertes. C’est ce que je souhaite faire ici en vous parlant de queer country. Nos yeux se sont croisés pour la première fois un matin de janvier 2019. Cela fait alors une année que je travaille dans un magasin de disques et comme chaque semaine, je découvre les nouvelles sorties chez mes fournisseurs. Ce jour-là, mon attention se porte sur une pochette rouge éclatant avec en avant-plan un cowboy mystérieux dont le visage est dissimulé derrière un masque à franges. Il s’agit d’Orville Peck. Son regard bleu pétant m’invite à écouter Dead Of Night, extrait de son premier album Pony qui sortira deux mois plus tard. Dans cette ballade romantique, Orville chante: «See the boys as they walk on by». «L’artiste serait-il en train d’inventer la country queer?», me suis-je aussitôt demandé. 

Originaire du Canada, Peck cultive un certain mystère autour de son personnage et n’a aucune intention d’en changer. Après le succès de Pony, sa nomination au Prix Juno, la couverture de GQ et sa prestation à Coachella, sa carrière fait un bond spectaculaire qu’il n’avait pas prévu. Son taux de désirabilité le met sur le chemin d’une des plus grandes stars canadiennes du genre, Shania Twain, qui chante en duo avec lui. Un certain goût de la consécration pour ce nouveau venu dans le paysage de la country. Il y a quelques jours, deux clients plutôt intéressés par la musique extrême type métal, tombent sur le dernier EP de Peck dans les bacs du magasin. Très enjoué, l’un deux signale à l’autre: «Oh wow, lui c’est Orville Peck! C’est un cowboy gay beaucoup trop cool.» Ayant moi-même fait partie du milieu du métal et hardcore pendant plus de 15 ans avec tout ce que cela implique de problématiques liées à l’homophobie, au sexisme et au racisme sur cette scène, j’affiche alors un grand sourire derrière mon propre masque – sanitaire celui-ci – en constatant que les choses évoluent, petit à petit, du côté des jeunes hommes hétéro cis aussi on l’espère. 

Précurseurs de la queer country 
Comment est-on arrivé à Orville Peck? A-t-il réellement inventé un nouveau genre? Dans  tous les cas, un an après la sortie de son disque, Honey Harper sort à son tour un premier album intitulé Starmaker. Sa marque de fabrique? Il pousse encore plus loin le côté kitsch de la country. C’est grâce à Strong Love – Songs of Gay Liberation 1972-81, une compilation sortie en vinyle en 2021, que je découvre Lavender Country avec le morceau Cryin’ These Cocksucking Tears. La formation et son leader Patrick Haggerty sont considérés comme le premier groupe queer de country. Une réédition vinyle de l’album éponyme du groupe relance sa carrière en 2014. Depuis, il fait les premières parties d’Orville Peck et a même chanté avec la drag queen superstar et musicienne country Trixie Mattel sur son morceau Stranger en 2020. 


 
L’idole Dolly
Aujourd’hui portée aux nues de la hype, Dolly Parton est depuis ses débuts dans les années 50 une alliée indéfectible des communautés LGBTIQ+, qui l’ont à leur tour érigée en icône absolue. Adoptant une posture apolitique tout au long de son impressionnante carrière, l’artiste ne déroge pourtant jamais à son postulat d’inclusivité envers son public. À ses concerts, tout le monde est bienvenu. Depuis toujours. Récemment, l’historienne Nadine Hubbs imagine le fameux quatrième couplet pour le morceau Jolene, un des plus grands hits de la star. Inspirée par les connotations lesbiennes du morceau, Hubbs imagine un nouvel épilogue dans lequel la narratrice et la fameuse Jolene finissent ensemble. Cette nouvelle version est bien évidemment approuvée par Lady Parton herself.

Faisons un rapide retour en 2019. Il est désormais impossible d’ignorer ce qu’il s’est passé peu après le premier album d’Orville Peck. Le grand champion de la country pop Billy Ray Cyrus et accessoirement père de Miley Cyrus, prête sa voix pour le remix du morceau Old Town Road de Lil Nas X. L’artiste, dont l’album tant attendu Montero vient de sortir, finit par battre le record du morceau le plus streamé aux USA cette année-là. Un mois plus tard, son coming-out public renforce cette idée de «queer country».
 
Les femmes en première ligne
Nous sommes bien d’accord, mis à part Dolly Parton, ça nous fait quand même beaucoup d’hommes cis dans la tribu des queer country. Dès lors, commençons par nous demander: comment est-on arrivé à Orville Peck et la country rap de Lil Nas X? Pour trouver la réponse, remontons le temps à nouveau de quelques décennies: au milieu des années 60, quasi un an avant la sortie du premier disque de Lavender Country, le public découvre Wilma Burgess, le première artiste lesbienne dans le milieu de la country. 

Les temps sont alors différents. Pas forcément ouverte sur son identité sexuelle face au grand public, Wilma est clairement «out» envers ses producteurs et managers. Par ailleurs, elle fait en sorte de chanter principalement des chansons d’amour non genrées. Si elle n’a pas forcément le succès qu’elle mériterait, elle trace assurément le chemin pour les prochaines femmes à venir dans la musique folk. Elles s’appellent K.d. Lang, Tracy Chapman, Melissa Etheridge, The Indigo Girls. Ces artistes illustrent à elles seules la forte présence de femmes queer durant les années 80 et 90 dans la musique country et folk sur le continent nord-américain. 

Nouvelle génération
Toutes ont eu un immense impact dans l’activisme pour les causes LGBTIQ+ et ont, j’en suis persuadé, ouvert la voie aux artistes queer jusqu’à aujourd’hui. Je pense par exemple à des chanteuses comme Brandi Carlile et Kacey Musgraves, toutes deux nominées aux Grammy Awards, ou encore à des artistes plus indépendantes, telles que Jaime Wyatt, Evil, Allison Russell et Bria Salmena. Cette dernière a joué de la guitare sur quelques morceaux du dernier album d’Orville Peck et s’apprête à sortir Cuntry Covers, un album de reprises que je me réjouis particulièrement d’écouter. 

En guise d’épilogue à cette épopée dans la queer country et en repensant à l’enthousiasme de mes clients métaleux heureux d’écouter un cowboy gay, j’ai envie de rappeler que même découvertes là où on s’y attend le moins, les personnes queer ne sont jamais des anomalies. On devrait toujours se réjouir de leur histoire et leur culture. La musique sert aussi à ça.  

En bonus, voici ma petite playlist pour accompagner l’automne 2021:

 
 

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