Culture

Les lois de Murphy

The Prom Ryan Murphy
The Prom (2020, Netflix) de Ryan Murphy, avec Meryl Streep, Nicole Kidman et James Corden…

En une décennie, il est devenu Monsieur récits LGBTQ+ en série sur les petits écrans. Sauf que devant la parfaite recette Ryan Murphy, notre engouement commence à tiédir.

The Prom a achevé l’année 2020 sur Netflix, et nous avec. Ryan Murphy n’aurait-il pas livré la fête de trop? Pourtant, quoique méfiants, on voulait croire aux promesses faussement naïves de son dernier film. Grâce à Meryl Streep surtout, sidérante dès les premières minutes. C’est que Ryan Murphy, pape des récits queer pour la grande diffusion, est connu pour peupler d’étoiles ses créations, presque toujours pour le meilleur: autour de sa muse, Sarah Paulson, on retrouve Jessica Lange, Lady Gaga, Kathy Bates, Angela Basset (American Horror Story) Julia Roberts (The Normal Heart) ou encore Sharon Stone (Ratched).

Dans The Prom, Murphy convoque ses premières amours de comédie musicale et les années lycée de Glee, série qui l’a fait connaître. Trois artistes de Broadway entachés par la critique veulent se racheter une âme et une réputation en sauvant une lycéenne à qui l’on interdit d’assister au bal de fin d’année en compagnie de sa petite amie. L’homophobie devient la bonne cause à défendre pour ce trio narcissique new-yorkais venu faire la leçon dans un trou de l’Indiana. Le seul vrai intérêt est que dans tout ça, Murphy critique la condescendance de classe de ses personnages et leur appropriation d’un combat pour briller un peu plus eux-mêmes.

REVANCHE DES OUTSIDERS
La première impression est toujours l’esthétique léchée, généreuse voire jubilatoire. Ryan Murphy a le talent des idées, de l’horrifique à la comédie; l’amour du cinéma, des figures oubliées, des idoles et des correspondances. Génial, d’imaginer la vie de Miss Ratched, nurse dérangée de Vol au-dessus d’un nid de coucou! Ou encore l’uchronie de Hollywood, pour se demander avec nous: Et si? Et si à l’Âge d’Or du cinéma, des personnes racisées avaient signé des scénarios de blockbusters produits par des femmes? Et si les gays avaient pu percer tout en étant out? Est-ce qu’on aurait changé le monde?

C’est bien le projet Murphy: réinventer le monde par la fiction, où les personnes marginalisées prennent la lumière sans être victimes, mais en étant maîtresses du récit. Il l’a fait avec Pose, où de nombreuses actrices ou scénaristes trans* (MJ Rodriguez, Janet Mock…) étaient d’ailleurs aux manettes de la représentation de leurs propres identités, complexes, imparfaites, entières quoi! Et bien sûr qu’on a autant besoin de ces visibilités à grande échelle que des contes de renversement des codes et des pouvoirs.

S’ÉGARER DE TROP PRODUIRE?
Mais dernièrement, la force s’étiole au profit d’une répétition à l’identique du dénouement «feel good» et tire-larmes. Parfois même, alors qu’il veut tout renverser, Murphy flirte avec le token racial sans se débarrasser vraiment du trope du «sauveur blanc», quand les vieux producteurs riches demeurent les faiseurs de réussite à Hollywood. Et pour les opprimés, la beauté Colgate semble le seul horizon politique. The Prom en est l’exemple le plus complaisant, qui s’éteint aussi vite qu’un feu de bengale: l’édulcorant chanté et les bons sentiments finissent par ennuyer sévère.

Même si le plaisir décomplexé des codes du genre est assumé, la machine Murphy est comme trop bien huilée. Trop sucrées, ses revanches minoritaires manquent d’aspérités. Et pour le coup, c’est la loi des séries. Hollywood au printemps, Ratched à l’automne. Dans ces dernières productions, le malaise est perceptible à chaque saison. Or on imagine bien que ce n’est précisément pas l’objectif de Ryan Murphy. Alors, produit-il trop, trop vite? Prochain essai sur Netflix: Monster: The Jeffrey Dahmer Story, une mini-série autour de la vie de ce sérial killer ouvertement gay, coupable d’avoir tué et démembré 17 hommes entre 1978 et 1991. C’est en tournage, espérons que ses égarements ne soient que passagers et désavouent cette décevante loi de Murphy.

Les pépites de la galaxie Murphy

RATCHED
(2020, Netflix, série) comme co-créateur

Elle reste la plus convaincante de ses productions de l’année 2020, tant les costumes, les couleurs et l’esthétique fifties sont jouissives. Dans ce prequel de Vol au-dessus d’un nid de coucou, Sarah Paulson captive, Judy Davis en cheffe infirmière encore plus.

THE NORMAL HEART
(2014, HBO, téléfilm) comme réalisateur

Mark Ruffalo bouleverse en activiste gay complexe qui lutte pour faire reconnaître la maladie aux pouvoirs publics dans les toutes premières années sida à New York. Le téléfilm est d’une justesse à pleurer sur canapé.

POSE
(2018, Canal+, série) comme créateur et producteur

Dans le New York des années 80, entre queerness, drame et voguing, la flamboyance des personnages de Pose traverse l’histoire de leurs luttes aux avant-postes du pire de la pandémie de sida.

CIRCUS OF BOOKS
(2019, Netflix, film) comme producteur

La réalisatrice de ce surprenant documentaire raconte comment ses parents deviennent un peu par hasard propriétaires du sex-shop gay le plus emblématique de West Hollywood.

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