©Patrice Normand

«Si je n’avais pas été homosexuelle, serais-je devenue écrivain?»

Dans «Tous les hommes désirent naturellement savoir», Nina Bouraoui concentre les thématiques récurrentes de son œuvre, où le sentiment amoureux, à remettre sans cesse sur le métier de notre identité, se mélange à la question des origines.

«Devenir», chez Nina Bouraoui, n’est pas possible sans «se souvenir». Ces verbes, qui se chevauchent et amènent parfois à «savoir», troisième appellation possible, dans «Tous les hommes désirent naturellement savoir», de chapitres qui s’engendrent, se repoussent ou se répondent, sont les buts artistiques d’un dernier roman-somme où Nina Bouraoui tente de réconcilier ses forces intérieures. Franco-algérienne et homosexuelle, l’auteure de «Mes mauvaises pensées» (Prix Renaudot 2005) y rejoue une vie de départs et d’arrivées au pays de soi, dans la friche sauvage de l’être que l’on est par essence.

Fille d’une mère française et d’un père algérien, Nina Bouraoui voit sa vie imprégnée de cette première réconciliation de contraires par l’amour. Mais quittant sa terre natale, au début des années 80, juste avant le début de la décennie noire, ses premiers contacts avec la France sont l’occasion de nouvelles guerres intestines. Fréquentant alors les bars de filles, la boîte du Kat, où elle investit tant bien que mal son identité homosexuelle, l’auteure raconte la différence de son désir, mais aussi sa propre homophobie qui l’a retenue d’être ce qu’elle était déjà, et dialogue avec les violences de ses trois territoires intimes, à reconquérir sans cesse par l’écriture.

– Votre mère, en Algérie, subit un racisme anti-français. Vous, avez-vous subi de l’homophobie dans votre existence?
– Non, mais peut-être ai-je tout fait pour l’éviter. Sachant que j’allais être artiste, je savais que je serais protégée de ça. Si j’avais travaillé dans une entreprise, si j’avais travaillé avec des collègues de travail dans un bureau, dans un milieu plus traditionnel, peut-être auraisje subi des remarques homophobes. Je pense qu’écrire m’a donné une immunité, notamment grâce au fait d’avoir du succès très vite. Alors c’est un peu triste, parce que ça voudrait dire qu’on pardonne, alors qu’il n’y a rien à excuser. En revanche, il a pu exister une forme de racisme au sein de ma famille française, qui était plus traditionnelle. Pas à mon encontre, mais de façon indirecte, à cause de mon père, l’Algérien, l’arabe, le musulman… Ma mère, quant à elle, a subi un pays qui se déchire, des Français qui partent… En choisissant de vivre en Algérie, elle est arrivée dans un pays qui a subi une guerre de colonies, et être du côté apparent des colonisateurs, cela n’a pas fait qu’on l’accueille les bras ouverts. Mais elle a réussi à construire son histoire, à se faire respecter, se faire aimer, et je crois que l’Algérie ce n’est pas seulement le pays algérien, c’est aussi le pays de la virilité, le pays des hommes. C’est aussi et surtout ce qui l’a fait beaucoup souffrir, car ma mère n’a jamais voulu céder. Elle s’habillait comme elle voulait, c’était les années 70, elle avait envie de porter des robes, des jupes, elle allait à la plage avec ses petites filles, et je crois que c’est plus de machisme malsain dont elle a souffert. Elle est devenue presque plus algérienne que mon père, car elle a épousé ce pays. Ma mère est une leçon de bienveillance et de tolérance à elle seule. Elle a prouvé qu’on arrive toujours à s’intégrer quand on n’est pas les bienvenus.

– Tout être homosexuel doit résoudre la question de son identité plus rapidement que les autres. Cette remise en question, du coup, rend-elle plus fertile le terreau d’une écriture de soi telle que la vôtre?
– J’en suis intimement convaincue. Si je n’avais pas été homosexuelle, serais-je devenue écrivain? C’est la grande question, elle se pose. Nous sommes confrontés dès l’enfance à une différence, à l’obligation de comprendre notre nature. Nous réalisons que le chemin sera plus compliqué, même si on n’est pas forcément rejeté. Et donc effectivement, notre réflexion à l’endroit de l’identité va plus vite. Je ne dis pas que l’homosexualité donne du génie, mais elle nous rend plus sensibles, plus conscients de la différence et peut-être plus tolérants, plus fragiles mais plus forts, quelque part. On gagne des années. Et on est ainsi confronté à la notion du secret, du péché, à l’idée de ce qu’on doit devenir, à la transgression; des problématiques adultes mais qui vont traverser notre enfance, notre prime jeunesse et l’adolescence… Et à ça, l’écriture est une réponse. Une sorte de pare-feu, une protection, car nous n’avons pas vraiment d’enfance. La solitude de l’homosexuel, on l’a tous vécue, car on a tous été amenés à raser les murs. Heureusement, nos sociétés occidentales évoluent, même si la parole de haine a grandi et plus on a l’impression que nous sommes visibles, plus les actes homophobes se démultiplient. C’est un paradoxe hallucinant mais je pense que cela découle de la violence du monde, qui s’applique aussi aux étrangers, aux femmes… Par bonheur, il y aussi chez nous, homosexuels, une propension à la joie, à la légèreté… C’est peut-être cliché de dire ça. Mais tant de maturité et tant de fin de l’enfance au sein de l’enfance, cela fait des adultes peut-être plus joyeux, même s’il s’agit parfois d’une joie feinte. C’est comme si on avait quelque chose à rattraper, à combler.

– Comme l’homosexualité, qui est inscrite dans notre chair, la nationalité fait partie de notre sang, de qui l’on est. Finalement, avec ce roman du souvenir, vous montrez qu’on ne comprend son identité qu’à rebours, et qu’on ne fait que se construire autour de ce qu’on est déjà.
– Oui. Mais c’est un livre sur la liberté. Celle de devenir ce que l’on veut être malgré notre héritage existentiel. Peut-être incarnons-nous simplement le destin de nos ancêtres… Et c’est pour ça qu’il était important pour moi de parler des peintures rupestres, des inscriptions graphiques des hommes préhistoriques sur les parois des cavernes, ce qui m’a toujours fascinée. Il faut se dire que nous venons de là, de cette première violence, de ces hommes et de ces femmes, avec leurs arcs et leurs flèches… J’ai le fantasme de me dire que nous sommes habités par les séismes, les guerres et les amours, les peurs immenses de ceux qui nous ont précédés. Finalement, nous cherchons tous à savoir qui nous sommes, et nous ne le saurons jamais. Alors la littérature est peut-être, malgré tout, un moyen de tenter de le savoir. C’est donc un livre sur notre nature, mais aussi sur notre liberté, le libre-arbitre, et peut-être sur l’existentialisme, pourquoi aimer une personne plutôt qu’une autre… Ne sommes-nous pas influencés par le roman familial, les rencontres, les joies et les névroses de ceux qui nous ont donné la vie? Ma vision qui en résulte, naïve sans doute, c’est que nous sommes tous les mêmes, et qu’il est bien triste de se projeter en adversaires.

» «Tous les hommes désirent naturellement savoir», de Nina Bouraoui. Editions JC Lattès 265 pages.

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