James Andrew Baker, photo: Doug Crawford

La Pride, plus qu’une marche, un mouvement?

J. Andrew Baker est co-président d’InterPride qui fédère les organisations de plus de 250 Marches des fiertés à travers le monde. Un regard transnational sur le passé, présent et futur du «mouvement Pride». Entretien.

De Tbilissi à New Delhi en passant par Las Vegas et Tripoli, les Prides pullulent à vitesse éclair. Au total, rien que c’est deux dernières années, c’est plus de 1200 prides qui auraient eu lieu au quatre coins du globe. Genève n’échappe pas à ce phénomène, la Geneva Pride 2019 est même membre de la fédération InterPride. La Pride a beau être un événement aux revendications locales, elle s’intègre manifestement désormais dans une lutte globale à l’impact et à la portée mondiale.

360° – Quels sont les défis majeurs que devront relever les Prides durant les 50 prochaines années? Sont-ils les mêmes dans chaque région du monde?
J. ANDREW BAKER – Le mouvement Pride a parcouru un long chemin depuis la première Pride
organisée en 1970 en l’honneur du premier anniversaire des émeutes de Stonewall. Au cours des 50 dernières années, nous nous sommes battus pour nos droits par le biais de manifestations et d’actes de visibilité. Aujourd’hui, le mouvement Pride évolue à bien des égards. Dans les grandes villes occidentales, la Pride représente une célébration pour les lesbiennes et gays cis-blancs. Pour les personnes bisexuelles, la Pride continue d’être un espace où ces individus cherchent à être respectés et reconnus car souvent laissés pour compte. Pour les personnes trans*, non binaires, intersexes, racisées, autochtones et autres, la Pride en métropole ou en milieu urbain est un espace où ils se battent toujours pour être entendus, soutenus et pour que leurs droits soient respectés, sans persécution, violence ou discrimination. En dehors des villes occidentales, la Pride est très différente. Elle consiste souvent à faire en sorte que les personnes LGBTI puissent rester dans leur ville d’origine – qu’on n’attende plus de ces personnes qu’elles migrent vers les grands centres pour leur sécurité – et qu’elles soient acceptées. Dans les régions rurales et les petites villes, la Pride apparaît comme un rassemblement communautaire, prenant la forme de pique-niques et de petits festivals, pour créer des événements de sensibilisation qui soutiennent les jeunes.

En Europe de l’Est, en Amérique latine, en Asie, dans les îles du Pacifique, en Afrique et ailleurs, le mouvement Pride ne fait que commencer. Pour ces régions du monde, la criminalisation, l’oppression et la discrimination parrainée par l’État ont rendu les célébrations de la Pride impossibles par le passé. Même aujourd’hui, l’organisation de tels événements implique un courage considérable de la part des activistes et des organisateur-trice-s, car ils font face à des risques directs pour leurs activités et leurs vies. C’est le futur du mouvement Pride: soutenir le développement des Prides dans des régions qui se battent encore pour la visibilité et le respect des droits humains des personnes LGBTI. Les Prides d’Europe et d’Amérique du Nord doivent accompagner leurs frères et soeurs LGBTI des pays du sud et de l’est afin de faire avancer cet important mouvement mondial. D’après le sociologue Richard Herrel, les premières Prides avaient pour but de combattre l’invisibilité des LGBTIQ+. Depuis les années 80, celles-ci tentent de prouver la similarité entre hétéros et homos.

– Les Prides seraient-elles passées d’une logique de «confrontation» à une logique «d’assimilation» en intégrant des entreprises privées et des membres de l’Etat aux manifestations?
– Je ne partage pas cette opinion dans sa totalité. À ma connaissance, ce modèle d’assimilation a commencé dans les années 70, s’imposant plus fortement dans les années 80. Dans les années 2000, le mouvement Pride a eu du mal à se développer efficacement tout en continuant à représenter véritablement la communauté. De nombreuses Prides ont lutté contre la domination des entreprises/sponsors lors de leurs événements et activités. Les sponsors sont nécessaires et appréciés, mais leur implication a involontairement provoqué une division au niveau local au sein des communautés. Au cours des 10 dernières années, les organisateur-trice-s de Prides ont dû faire face à ce défi de partenariat avec les entreprises privées. Ce n’est que depuis quelques années qu’un dialogue efficace s’est produit en Europe et en Amérique du Nord afin de répondre aux besoins/ intérêts des entreprises et aux préoccupations de la communauté LGBTI (en particulier des plus marginalisées). Je crois que les organisateur-trice-s des Prides sont à l’écoute de leur communauté et des sponsors privés mais souffrent d’un manque de soutien durable pour le travail de programmation et de développement communautaire qu’elles mènent.

– Doit-on craindre que les Prides se transforment en événement marketing sans substance politique?
– Il existe un risque certain que cela se produise, mais la plupart des Prides à travers le monde sont dirigées par la communauté LGBTI et tentent d’y répondre. Dans de nombreux cas, les organisateur-trice-s de Prides n’ont pas identifié de solution efficace qui satisfasse leurs communautés locales. Plus de 95% des Prides dans le monde sont dirigées par des bénévoles, sans personnel financé. Ces volontaires ont consacré leur temps à la création d’un tel événement au travers de méthodologies et de croyances ancrées dans la substance politique. La communauté ne doit pas oublier de soutenir les organisateur-trice-s de la Pride locale. Bien trop souvent, une communauté confrontée à l’oppression commet des actes d’oppressions internes qui génèrent des conflits plutôt que des solutions. En réponse à ce risque, nous devons soutenir les membres de la communauté qui se sont mobilisés pour mener les Prides, les encourager à créer un espace pour d’autres voix et les aider à trouver des solutions efficaces dirigées par la communauté.

– De la même manière, existe t-il un risque que les Etats s’emparent des Prides pour en faire la vitrine d’une (prétendue) politique progressiste?
– Les États commencent à défendre les droits humains des personnes LGBTI. Cela doit être reconnu et célébré. Les États ont souvent la capacité d’influer des changements positifs pour les personnes LGBTI criminalisées et discriminées dans d’autres régions du monde. Cela étant dit, les Prides devraient toujours être dirigées par des membres de la communauté LGBTI. Concernant leurs financements, celles-ci sont largement sous-financées par les fondations et les gouvernements, ce financement devrait augmenter – tout en étant géré par la communauté plutôt que par les donateur-trice-s.

– Les Prides se dirigent-elles vers une convergence des luttes intersectionnelle? Ou au contraire, sont-elles en voie de se fragmenter entre les différentes lettres et subcultures de la communauté LGBTIQ+?
– Les Prides se dirigent vers une convergence des luttes, mais un premier pas dans cette convergence semble nécessiter la mise en place d’espaces safe et inclusifs pour les personnes trans*, intersexes ou marginalisées au sein de la communauté LGBTI. L’approche doit être intersectionnelle. L’instauration de la sécurité et de l’inclusion nécessite souvent la création d’espaces uniques permettant à ces groupes de célébrer, de se réunir, de dialoguer et de renforcer leurs communautés au sein du mouvement plus large de la fierté. C’est toutefois une question qui mérite un développement plus important que la place qui m’est accordée ici.

À lire également