Y a-t-il un couple homo dans mon jeu virtuel?

Les homos font leur entrée sur le marché du jeu. Sur le concept de SimCity, un nouveau jeu vidéo fraîchement débarqué en Europe lance le défi de construire famille, carrière et bonheur. Particularité de cette vie virtuelle: les couples de même sexe y sont formatables à souhait.

Traditionnellement, les jeux vidéo et leur marketing proposent des thèmes d’action, militaires ou sportifs, plus ou moins agressifs, débarrassés dans leur majorité de toute émotion ou sentiment. Le fabricant américain Electronic Arts a introduit un soupçon d’humanité dans ces univers virtuels en créant les Sims, un concept décliné de SimCity, le best-seller dans lequel les joueurs doivent construire une ville et ses aménagements. Avec les Sims, on se rapproche de la réalité puisque la base repose sur les relations sociales. L’objectif de chaque joueur consiste à bâtir sa maison, la décorer, la meubler, travailler, composer sa famille et se faire des amis. «C’est une sorte de maison de poupée digitale», explique en substance Carolyn Feinstein, vice-présidente du département marketing d’Electronic Arts. Chaque Sim peut entrevoir une dizaine de carrières différentes, une variété d’ethnies et autres caractéristiques psychologiques. Plus extraordinaire: il détermine même son orientation sexuelle. «C’est très ouvert et presque tout peut arriver», précise Carolyn Feinstein. Y compris une relation homosexuelle.

Aussi, pour en avoir le cœur net, la rédaction a-t-elle testé sur 150 jours virtuels (soit 60 heures dans la réalité) la véracité des propos, en engageant une partie. Il est possible de façonner son Sim de toutes pièces tant physiquement que psychologiquement sachant que quelques personnages préformatés se tiennent déjà à disposition pour les moins inspirés: par facilité, les deux room mates (colocataires) suggérées par Electronic Arts, Melissa et Chris ont été désignées cobayes du magazine. A noter qu’il n’existe qu’une version féminine des room mates…

Option «love bed»
Dans la phase suivante, elles intègrent une modeste maison (qui servira de cadre permanent à la partie), trouvent du travail, l’une dans la politique, l’autre dans les sports extrêmes, et plongent dans le quotidien avec entrain. En rentrant d’une journée qu’on imagine laborieuse, elles satisfont leurs besoins élémentaires: alimentation, hygiène, social. Les créateurs du jeu, contraints de respecter la loi, ont censuré la nudité des Sims lorsqu’ils prennent leur bain ou qu’ils vont aux toilettes. Alors bien sûr, des petits malins sur Internet ont ôté les caches, exhibant des Sims impudiques. En revanche, Melissa et Chris, passée une première hésitation, se prennent dans les bras, s’embrassent… mais ne font l’amour sous nos yeux qu’après avoir acheté le kitschissime «love bed». Nos deux protagonistes se sont d’abord contentées d’un lit à deux places classique pour très chastement dormir ensemble. Et s’il ne leur est pas donné de se marier, contrairement aux Sims hétéros, elles ont la possibilité d’adopter. Chez les Sims, l’agrément administratif s’obtient à force de bisous répétés entre les futurs parents: Chris et Melissa s’y sont appliquées avec méthode. Après un coup de fil des services sociaux demandant de manière formelle si oui ou non le couple souhaite adopter un bébé, celui-ci apparaît presque par enchantement en cas de réponse positive! Hélas pour les deux jeunes mères, les cris du nourrisson la nuit, leur travail la journée les ont exténuées. Leur attention s’est malheureusement relâchée, leur rapidité à prendre le bambin dans leurs bras au premier hurlement s’est réduite… provoquant l’irruption du travailleur social chez elles qui s’est fait un devoir de les sermonner… et de leur retirer l’enfant.

Après trois tentatives infructueuses, nos deux protagonistes ont finalement renoncé à adopter pour se consacrer à leur carrière et à leurs relations. Afin de pimenter leur vie, elles ont commencé à changer de job, à draguer leurs amis et connaissances, à subir des scènes de jalousie, à les déclencher, semant un chaos inimaginable dans cette petite société aux réactions bien réglées. Au bout de 150 jours, l’instabilité affective et relationnelle ébranle tout le monde au point d’amener les deux amies au bord de la crise de nerf. A ce stade, elles sont très déprimées.

Fantasmes hétéros
Les Sims constituent un terrain d’expérience de toutes sortes. Cory Pierce, en charge du budget Electronic Arts depuis 9 ans pour l’agence de pub Odiorne à San Francisco, reconnaît qu’«on ne sait jamais où le jeu va s’arrêter. Les hommes et les femmes jouent de manière différente. Les hétéros masculins adorent par exemple mettre plusieurs femmes ensemble dans un jacuzzi histoire de voir ce qui va se passer.»

Dans sa dernière campagne, Electronic Arts a choisi de mettre en scène deux gays dans une boîte de nuit. Le directeur créatif d’Odiorne, Graham Lee explique: «Les Sims a toujours été un jeu ouvert pour les gays et il n’y a aucune raison pour que deux hommes ou deux femmes ne s’aiment pas, il n’y a donc aucun tabou à admettre quelque chose qui est.» Et de préciser: «nous n’avons pas réalisé la campagne comme une plaisanterie. Ce n’est pas un gag.»

Si Electronic Arts reconnaît que beaucoup d’acheteurs sont homos, aucune stratégie n’a été édictée en ce sens avant cette publicité. Alors que la plupart des jeux s’adressent aux hommes de 18 à 34 ans, les Sims visent surtout les filles âgées de 12 à 17 ans. Le spot TV est d’ailleurs programmé sur les chaînes MTV, Comedy Central, VH1 et TBS destinées aux ados. Aucun prosélytisme à ce niveau donc. Pourtant cette sensibilisation involontaire auprès de la jeunesse par un biais ludique laisse espérer une ouverture d’esprit et une tolérance vis-à-vis de la communauté homo un peu plus grandes à l’avenir. Encore faut-il que les joueurs aient l’idée et l’envie de créer un couple gay ou lesbien dans leur partie…

Après avoir observé (et contrôlé) tout au long de cette expérience Chris et Melissa dans leur quotidien, on peut conclure à l’originalité de ce jeu électronique dont les concepteurs ont fait fi de l’homophobie, du racisme et des préjugés de l’américain moyen. On peut toutefois en contester le fondement puisque l’objectif avoué s’inscrit dans la perspective capitaliste du toujours plus (d’argent, de meubles, de confort, d’amour, d’amis…) et l’intérêt au-delà de la simple expérimentation demeure limité. Cependant, à en juger les milliers de sites Web dédiés aux Sims, il semble que les accros se comptent par millions. Parmi les plus complets, Mall of the Sims mérite le détour et chez les homos GaysSims, SimsFlamers et QueerasSims sont les plus marquants.

Si ce soir, il n’y a rien à la télé et si, de votre point de vue, les petits écrans sont des fenêtres ouvertes sur le monde – ou encore si vous rêvez d’un autre (monde) –, quantité de petits Sims comptent sur votre disponibilité et votre imagination pour les animer. N’hésitez pas à nous faire part de vos expériences!

Remerciements à Justine, Caroline et Léa pour leurs conseils techniques.
«Sims», sur Mac et PC, disponible en français et en anglais.

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