Un appétit jamais assouvi

2 juin 2006

Dans «Faim de vie», Benjamin Tobler a filmé trois des pensionnaires de l’EMS où il travaille en tant qu’infirmier. Et en trois portraits miraculeux, il nous prouve l’évidence même: ces personnes nous ressemblent.

Devant son miroir, Roger, 82 ans, coupe de longues mèches de cheveux aux ciseaux, puis se passe les tempes et le haut de la nuque au rasoir électrique. L’opération capillaire semble parfaitement hasardeuse, et pourtant Roger en ressort arborant une splendide coupe au bol années 40. «Il faut que je sois aussi belle que ces dames!» conclut-il triomphalement. Cette scène hallucinante est à l’image de «Faim de vie», menée tambour battant, mais toujours sur le fil. Outre Roger, facétieux ancien jardinier et amateur de légumes en massepain, il y a Marie, 87 ans, mamie indépendante et introspective, et Valentine, 90 ans, une truculente ex-vendeuse au rayon fromage de la Migros.
«L’avantage que j’avais, explique le réalisateur et infirmier Benjamin Tobler, c’est que je connaissais ces gens en tant que soignant. S’ils avaient envie de me cacher quelque chose, ça ne jouait pas. Je savais où chercher la petite bête – tout en respectant leurs défenses.» Ni révélations fracassantes, ni impudeur: les trois personnes se présentent dans leur intégrité, face à une caméra que l’on sent complice. «Une caméra fausse toujours la relation, précise le réalisateur. Soit la personne s’inhibe, soit c’est un révélateur. Roger, par exemple, est un homme simple, mais une fois en face de la caméra il cherchait des mots compliqués – qu’il n’utilisait pas toujours à bon escient. Il se la pétait un peu. Quant à Valentine, elle était très théâtrale même sans caméra. Elle ‘mourait’ toutes les cinq secondes.»
Loin des sentiers balisés des docus sur la dépendance, la solitude, la mort ou la sexualité des aînés, «Faim de vie» adopte le parti d’une rencontre ouverte avec les pensionnaires. «J’avais surtout envie de montrer ce en quoi les personnes âgées nous ressemblent, ajoute Benjamin Tobler. C’est un peu la même chose avec les homos. Ils se défendent en montrant leurs différences ou, au contraire, en montrant à quel point nous avons tous les mêmes besoins.»

Dureté
Si l’on rit des blagues des pensionnaires, si l’on s’identifie à leur immense besoin de liberté, on frémit aussi de leur dureté, par exemple lorsque l’on entend Marie considérer ses co-résidents avec une froideur proprement époustouflante: «J’ai compté autour de nous une dizaine de personnes qui seraient mieux dans l’autre monde.» Et pourtant, qui n’y a pas pensé?
Traversé par les figures étonnantes de Marie, Valentine et Roger – mais aussi d’Antoinette, la serveuse de la cafétéria qui, à 63 ans, porte un regard lucide et combatif sur le vieillissement – «Faim de vie» constitue surtout un précipité d’instants cinématographiques miraculeux, entre surréalisme, théâtre beckettien et comédie musicale. «Faim de vie» prend alors le chemin d’un hymne à la vie fugace, comme le rêve inachevé de Valentine retrouvant son amant disparu.

«Faim de vie» de BenjaminTobler (Suisse, 2005), sortie en salles à Genève et Lausanne (Pully) le 7 juin.

À lire également