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Le vote qui redessine la Suisse

Le scrutin sur la LPart serait un excellent indicateur de la prédisposition des Suisses à s’exposer à l’altérité. Ses résultats soulèvent de nouvelles hypothèses sur le clivage ville-campagne.

En 2002, un économiste américain, Richard Florida, exposait une théorie du développement urbain qui fit couler passablement d’encre aux Etats-Unis (The Rise of the Creative Class, éd. Basic Books). En substance, son hypothèse consistait à dire que «les villes à fortes diversité et capacité d’intégration d’une population considérée comme non conventionnelle – les gays, les immigrants, les artistes et ceux que l’on qualifie de “bohèmes” – sont les plus aptes à nourrir la créativité et l’innovation qui caractérisent l’économie du savoir». De manière assez surprenante, les indices qu’il a concoctés ont permis d’expliquer de manière éclairante le développement fulgurant de certaines cités pourtant sans grand charme, à l’exemple d’Austin au Texas.

En Suisse, l’ouverture à l’égard des homosexuels n’est certainement pas en passe de devenir une variable officielle des indices de développement! Mais les résultats du vote sur le partenariat enregistré pour les couples de même sexe offrent «une radiographie très intéressante quant à la disposition des Suisses à s’exposer à l’altérité», explique le géographe Jacques Lévy, professeur à l’EPFL. «Les homosexuels symbolisent un mode de vie libéré du poids des conventions, et l’attitude envers leurs revendications est un excellent indicateur du rapport à la modernité.» En rupture avec les clivages socio-économiques classiques qui marquent les résultats des votations suisses, cet indicateur, apparaissant pour la première fois dans un scrutin, révèle ainsi une Suisse sous un jour original, redessinée, où les territoires «de l’ouverture à l’inconnu, de la prédisposition à l’innovation» s’opposent à ceux «des traditions et du refus de la modernité».

Nouvelle lecture de la ruralité
Au lendemain des votations, Jacques Lévy produisait pour le journal Le Temps une carte très révélatrice du poids des villes dans le succès du «oui» au partenariat (reproduite ci-contre). Pondérant la surface de chaque commune en fonction de sa population, la carte montre la forte corrélation entre les grandes agglomérations (signalées en rouge) et les votes favorables. Plus on s’éloigne des villes, moins ce soutien apparaît évident. A l’échelle urbaine et périurbaine, une analyse fine montre que les banlieues ont soutenu moins favorablement l’objet que les centres. A l’échelle nationale, les scores négatifs les plus élevés sont enregistrés dans les vallées reculées du Tessin et du Valais. «Il ne faut pas analyser la corrélation entre le non et l’éloignement des centres de manière trop simpliste, avertit toutefois Jacques Lévy. Aujourd’hui, les individus qui vivent à la campagne ne sont plus si loin des centres urbains, ils se déplacent facilement, ils sont aisément en contact avec la ville. Ce qui est nouveau, c’est que vivre à la campagne relève de plus en plus souvent d’un choix qui n’est pas dénué de sens: s’éloigner du centre, c’est s’éloigner d’un certain mode de pensée, c’est peut-être se réfugier dans des valeurs plus conservatrices. En ce sens, le clivage ville-campagne doit être réinterprété à la lumière de ces choix. Le vote sur le partenariat en offre une opportunité intéressante.»

Traditionalisme religieux
De la même manière, la variable confessionnelle est à manier avec précaution. Si le catholicisme pèse dans les votes négatifs, la seule appartenance confessionnelle n’est pas déterminante en soi. La très catholique ville de Fribourg par exemple a soutenu le partenariat (à 58%, la moyenne nationale). «Il faudrait réaliser une analyse fine, mais on peut émettre l’hypothèse que là où l’Eglise est encore un acteur social de proximité de premier ordre, le non émerge fortement», note Jacques Lévy. Schématiquement, on peut dire que le sermon du curé a pu peser lourd dans les petites communes. Ou celui du parti local: selon le sociologue valaisan Gabriel Bender, le mot d’ordre des partis politiques, autre acteur social de première importance en Valais, a été déterminant dans ce canton: «Selon ses différentes affiliations, le courant démocrate-chrétien était divisé sur la question. En Haut-Valais, dominé par les chrétiens-sociaux favorables à la loi, le oui l’a emporté. Dans le Bas-Valais, c’est le PDC qui disait non qui triomphe. Quant à Martigny, bastion du radicalisme, le oui l’emporte.»

Le fort refus (vallées du Tessin, vallées du Valais romand, Ajoie, Suisse centrale) n’est pas seulement catholique. Dans d’autres régions historiquement rattachées à des courants minoritaires du protestantisme, le non domine (vallée de Joux, Haut neuchâtelois, Jura bernois, Pays-d’Enhaut, Oberland bernois, Emmental). Ce qui fait dire à Jacques Lévy que, au-delà de la variable confessionnelle, les territoires du non sont marqués de l’empreinte d’un fort traditionalisme religieux. Et d’oser une hypothèse: la condamnation du partenariat enregistré est peut-être l’expression d’une population en difficulté. Une fracture régionale entre ville et campagne, mais également socio-culturelle: «Il n’est pas du tout certain que les ouvriers aient soutenu la loi», souligne encore le professeur de l’EPFL.

Les contours de la carte du vote sur le partenariat, loin d’être un simple miroir des valeurs morales des Suisses, pourraient bien se retrou-ver dans d’autres enjeux d’importance mesurant la prédisposition des Suisses à s’exposer à l’altérité. Le 25 septembre prochain, le scrutin sur l’extension de la libre circulation des personnes permettra déjà de vérifier cette hypothèse.

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