Le sexe des femmes, un monde d’hommes

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, chaussons nos lunettes féministes pour nous pencher sur une zone sous haut contrôle patriarcal. Petite leçon d’anatomie.

Clitoris, vulve, vagin, hymen, utérus… Les termes utilisés de nos jours dans plusieurs langues européennes pour décrire l’anatomie intime féminine découlent souvent du latin et du grec ancien. À y regarder de plus près, ils témoignent souvent d’une abyssale méconnaissance de la sexualité des femmes et d’un puissant mépris à leur égard, ces termes ayant été choisis et pensés par des hommes.

Le mot clitoris est par exemple un dérivé de kleitoris, qui signifie clef ou verrou en grec ancien. À la Renaissance, époque où ce terme est adopté, le clitoris est «assimilé à la luette», ce petit appendice de chair qui pend à l’entrée de la gorge, comme l’explique l’historienne française Yvonne Knibiehler dans son ouvrage «La Virginité féminine: mythes, fantasmes, émancipation». L’anatomiste Galien, une des grandes figures de la médecine antique, estime que le clitoris aurait pour unique fonction de «protéger le vagin des courants d’air».

Une clef d’interprétation assez aberrante pour un organe entièrement dédié au plaisir sexuel et qui concentrerait plus de 8000 terminaisons nerveuses (contre 6000 pour le gland d’un pénis). Et pourtant, aujourd’hui encore, le clitoris est dénigré, perçu comme un organe sexuel de second rang dans la sexualité hétérosexuelle. Cette vision date de la fin du XIXe siècle, explique l’historienne Sylvie Chaperon, spécialiste de la sexualité féminine. «On a assisté à cette époque une remise en question collective du clitoris comme organe de jouissance féminin. D’autres organes, tels le vagin et le col de l’utérus, ont alors été mis en avant.»

Vagina signifie étui, fourreau, gaine. Autrement dit, le vagin est pensé comme un simple réceptacle du pénis

La vision étroite, foncièrement hétéronormative, que les «pères» fondateurs de la médecine moderne avaient de l’anatomie féminine se reflète aussi particulièrement dans le mot vagin. Il vient du terme latin vagina, qui signifie étui, fourreau, gaine. Autrement dit, le vagin est pensé comme un simple réceptacle du pénis. «La comparaison systématique avec le pénis dit bien à quel point on est dans une économie du savoir phallique dans laquelle l’homme est le sujet universel», analyse Sylvie Chaperon.

«Un animal dans un animal»
L’utérus reste lui encore aujourd’hui étroitement associé à l’hystérie, cette pseudo-maladie inventée au XIXe siècle qui ne toucherait que les femmes puisqu’elle trouverait son origine dans l’utérus. Le médecin français Jean-Baptiste Louyer-Villermay estimait en effet que les facultés mentales de ses patientes étaient «asservies à l’empire effréné du système utérin». Apparenté au grec ancien hysteros, l’utérus avait auparavant été décrit par Hippocrate, le célèbre médecin de l’Antiquité, comme «un animal dans un animal» (sic). Il estimait que celui-ci se déplaçait dans la cage thoracique des femmes, ce qui expliquait leurs soudaines «sautes d’humeur». Le penseur Platon partageait sa vision, écrivant que «la matrice est un animal qui désire ardemment engendrer des enfants», le seul remède à toute cette agitation étant évidemment de tomber enceinte le plus vite possible…

Quant au terme d’hymen, qui a commencé à être utilisé par le corps médical à la Renaissance pour désigner la fine membrane en forme d’anneau qui est présente autour de l’entrée du vagin, il puise directement son inspiration dans la mythologie de la Grèce antique: il s’agit d’une référence à Hyménée, le dieu du mariage. Le choix de ce terme en dit long sur la vocation prêtée à l’hymen, encore de nos jours, dans de nombreuses sociétés: il serait le gage de la virginité d’une femme jusqu’au jour de son mariage.

Or il n’en est rien. Vestige embryologique, l’hymen est programmé pour se déliter au fil du temps. La plupart des jeunes femmes n’ont donc déjà plus d’hymen quand elles commencent à se masturber ou à avoir des rapports sexuels. Quant aux fameuses gouttes de sang censées tacher les draps lors de la première pénétration vaginale, celles-ci seraient liées à la fragilité de la muqueuse chez certaines femmes, et non pas au soi-disant déchirement de ce petit bout de chair de rien du tout. Ce mythe de la virginité a pourtant la vie dure et continue d’être un frein pour de nombreuses jeunes femmes, hétéro, bi ou lesbiennes, les empêchant d’aborder la sexualité avec un abandon insouciant. Toute comme cette vieille terminologie d’un autre âge.

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