La scène de la LA Pride 2015.

«La Pride de Los Angeles a vendu son âme»

Institution vieille de 45 ans, la Pride de L.A. veut se rajeunir en se réinventant en festival musical… et surtout en laissant sur le carreau les milieux associatifs. Ceux-ci se rebiffent.

En Europe, on se pose des questions sur la teneur actuelle des Gay Pride. Plus guère subversives (dans des capitales où la visibilité gay et lesbienne s’est imposée), à peine politiques (à l’ère du mariage pour tous), les parades apparaissent désormais pour beaucoup comme une énième fête urbaine plus ou moins commerciale. Cette crise d’identité a donné naissance à des marches LGBT alternatives aux accents contestataires, comme à Berlin.

Aux Etats-Unis, berceau de la Pride, la dérive commerciale de la manifestation soulève aussi un malaise de plus en plus palapable.

Ainsi il y a quelques semaines, les organisateurs de la Pride de Los Angeles (née seulement deux ans après les événements fondateurs de Stonewall), ont annoncé un plan ambitieux pour rajeunir le public de l’événement, prévu du 10 au 13 juin. Selon eux, les millennials «ne comprenaient plus le contexte historique de la manifestation». Rebaptisée «L.A. Music Pride», elle doit être centré sur des shows live sur sa scène de West Hollywood, avec en têtes d’affiche cette année la vedette canadienne Carly Rae Jepsen («Call Me Maybe») et Charli XCX.

Conséquence de cette réorientation: un espace prévu pour les stands associatifs et de prévention réduit drastiquement et un prix d’entrée au «village» augmenté de 20 à 35 dollars. Chris Classen, président du collectif d’organisation, promet néanmoins la fête «la plus inclusive jamais organisée».

Exclusion
Ce n’est pas vraiment l’avis des acteurs de la communauté LGBT de la métropole de la Côte ouest. Ces innovations ont provoqué une levée de boucliers. Sous le slogan #NotOurPride, une campagne de boycott a été lancée dans les milieux de la prévention, quasiment exclus de la manifestation par les organisateurs – officiellement faute de place. «Ce qu’ils ont fait est une commercialisation évidente de la Pride au mépris de l’histoire et de l’héritage de la communauté», s’indigne Peter Cruz, directeur associé de l’Asian Pacific Aids Intervention Team, qui a pris la tête de la fronde.

Entre autres laissés-pour-compte, la communauté trans – actuellement malmenée dans la politique américaine – est également en pointe de la contestation. Elle a vu le nombre d’événements qui lui est consacré diminuer, de même qu sa visibilité dans la communication du festival. Et le prix élevé des billets maintiendra à distance les personnes trans, particulièrement touchées par la précarité. «On ne peut pas marginaliser des communautés, et compartimenter entre des gens qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas», déplore l’activiste transgenre Jazzmun Nichala Crayton.

Excuses
Les menaces de boycott ont payé. Les organisateurs ont publié la semaine passée une communiqué d’excuse, annonçant des aménagements dans le prix de la manifestation et des événements supplémentaires, notamment autour des questions trans. La manifestation a aussi opportunément renoncé à son nouveau nom et changé son slogan pour «Own Your Pride»: «Appropriez-vous votre Pride».

Reste un goût amer, celui d’une Pride qui aurait «vendu son âme», et avec elle son rôle de passerelle entre les générations. «Je me sens si mal pour les jeunes LGBT qui voient leur histoire ainsi effacée, confie Ivy Bottini, militante lesbienne de 89 ans, au «Los Angeles Times». J’ai l’impression qu’on les utilise pour faire beaucoup d’argent.»

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