Culture

Mots d’humour et mœurs d’homos

Outil d’intégration autant que de désintégration, l’humour a d’abord une fonction sociale. Sauf quand le rire se fait discriminatoire, ou en l’occurrence homophobe. Eclairages de trois humoristes et d’un psychologue.

«Qu’est-ce qui est pire que deux lesbiennes qui ont leurs règles? Deux pédés qui ont la chiasse.» Ça vous fait rire? Non? Figurez-vous que, lorsqu’on tape «blagues homos» sur Google, cette délicieuse boutade apparaît également sous sa forme inversée. A savoir que ce qui est «pire que deux pédés qui ont la chiasse», ce sont « deux lesbiennes qui ont leurs règles».
Pour peu que vous ne soyez pas le ou la dernier·ère des arriéré·e·s, aucunes des deux versions ne vous fera sourire (encore que). L’intérêt de cette petite observation, c’est de démontrer combien, en matière d’humour, tout est question de point de vue  : «On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui», disait Pierre Desproges. Serait-ce donc que rire avec quelqu’un, c’est souvent rire contre ou aux dépens de quelqu’un d’autre? En l’occurrence, les hétéros contre les gays. Ou les gays contre les lesbiennes. Ou les lesbiennes contre les gays. Ou les hétéros et les gays contre les lesbiennes. Ou encore…

Montrer son appartenance
Bref, l’humour, ça fait et ça défait les liens. Ça intègre autant que ça désintègre. Selon le neurobiologiste Robert Provine, auteur de plusieurs ouvrages sur les mécanismes du rire, il semblerait même que l’être humain rigole dix fois moins en solitaire qu’en compagnie de ses congénères. Voilà qui tend à prouver que le rire est avant tout un phénomène social, même s’il s’agit d’un réflexe inné, pas nécessairement connecté aux émotions.
«Rire des mêmes choses avec d’autres individus, c’est une manière de montrer son appartenance à un groupe, de se rallier à une certaine opinion, éventuellement à une norme», note le psychologue lausannois Paul Jenny. Un mode de communication, en somme, d’autant plus puissant qu’il peut se passer de mots et possède donc une très forte composante affective. «A contrario, une personne dont on rit est distinguée, différenciée, exclue.»
Le rire, communément associé à la joie et au bonheur, peut donc être porteur d’une grande violence. «On peut rire de peur, de stress, de détresse», poursuit Paul Jenny. Et, encore selon Robert Provine, on ne rirait qu’une fois sur dix «parce que la situation ou ce que l’on nous dit est vraiment drôle». Le reste du temps, le rictus serait la conséquence d’un besoin de se sentir socialement adapté. Combien de fois ne rigole-t-on pas à une blague lancée par un collègue parce que le reste du groupe se met à pouffer?
Ce qu’il faut également comprendre, c’est la nature «communicative» du rire. En effet, les chercheurs en psychologie cognitive s’accordent à dire que les mêmes parties du cerveau sont activées lorsqu’on se marre à la suite d’une blague, et lorsqu’on entend d’autres personnes se fendre la poire. Pour preuve  : les rires pré-enregistrés qui font l’arrière-fond de la plupart des sitcoms américaines. Leur effet d’entraînement augmente la sensation de dérision et d’amusement chez les téléspectateurs.

Arme de ségrégation massive
Il serait donc physiologiquement impossible de rester indifférent lorsqu’on est entouré de gens en train de rire. Un constat qui, selon Paul Jenny, n’est pas sans conséquence pour les individus minoritaires, vivant par exemple une sexualité différente ou marginalisée. «On appelle <  rire jaune  > le fait d’afficher un sourire ou un rictus forcé, alors qu’on n’en a pas vraiment envie. Les personnes LGBT peuvent en faire les frais lorsqu’une blague homophobe est lancée et qu’ils veulent faire bonne figure, tout en se niant.» Les dommages sont encore plus grands dans le cas d’enfants ou de jeunes n’ayant pas encore conscience de leur identité, et qui sont témoins de ce genre d’humour au sein de leur famille par exemple. «Il est alors très difficile de rejeter ces blagues et ne pas rire de soi-même, surtout à un stade du développement où il est compliqué de percevoir ce qui appartient à une réalité sociale, et de prendre de la distance par rapport à sa propre individualité.» Désagréable conclusion  : «Une grande part de l’homophobie intériorisée passe à travers l’humour homophobe» dit Paul Jenny.
L’humour est donc une arme de ségrégation massive. Aïe. Parvenu·e à ce point de la lecture, vous vous dites  : «Rire, c’est franchement pas drôle.» Attendez! Et si on renversait la vapeur? C’est ce à quoi s’attèle une nouvelle génération d’humoristes, bien décidés à prendre les barrières identitaires du bon côté. Sans blague.

La moquerie, preuve d’existence
La Genevoise Catherine Gaillard est conteuse. Au rayon «pour adultes» de son activité, elle a notamment développé un récit autour des amazones d’hier et d’aujourd’hui. «La partie contemporaine met en scène la rencontre entre une hétéro bourgeoise et une lesbienne qui ne l’est pas du tout. L’humour se situe dans ce regard qui bouscule les codes, dans le décalage entre deux mondes, homo et hétéro, bourgeois et prolétaire. Je finis sur cette phrase  : hors de la nuit des normes, hors de l’énorme ennui !»
De manière plus générale, Catherine Gaillard fait remarquer combien les conventions de l’humour changent. «Lorsque j’étais enfant et que j’écoutais Michel Leeb imiter l’Africain, je riais aux éclats. Aujourd’hui, j’ai honte d’avoir ri. Le politiquement correct influence les frontières du rire  ; c’est une bonne chose si l’humour, homo par exemple, devient plus fin, moins stéréotypé, genre Cage aux Folles.» Au fond, cette évolution est la conséquence d’une meilleure visibilité du milieu LGBT  : «Le grand public sait beaucoup plus de choses à notre propos, parce que nous avons été davantage médiatisés ces dernières années. Et tout ce qui est médiatisé passe tôt ou tard dans la moulinette de l’humour.»
Pour expliciter sa position sur des émissions à sketchs genre Service après vente (par Omar et Fred), qui montrent entre autres des personnages homos caricaturaux, Catherine Gaillard prend l’exemple des Guignols de l’info. «Evidemment, une personnalité qui a sa marionnette à l’émission en prend plein la gueule. Mais au moins, cela prouve que ses idées existent, et qu’elles jouissent d’une certaine reconnaissance.»

Humour intercommunautaire?
Océanerosemarie, dont le one-woman-show La lesbienne invisible cartonne actuellement à Paris, a justement choisi l’intitulé de son spectacle en référence à ce besoin de mieux faire connaître le quotidien des femmes homosexuelles. «Du coup, les gouines ont tendance à rire beaucoup plus franchement, tandis que les hétéros restent plus réservés. Non pas qu’ils n’apprécient pas, c’est juste qu’ils écoutent très attentivement parce qu’ils sont en train d’apprendre des trucs.»
Pari difficile que celui de faire marrer différentes communautés, puisque, par définition, le rire a tendance à s’appuyer sur les clivages sociaux. «A ce propos, je trouve que les femmes ont une capacité à rire d’elles-mêmes beaucoup plus grandes que les hommes», note Yann Mercanton. Acteur et metteur en scène installé à Lausanne, il a notamment mis sur pied le spectacle «A tapette et à roulette», dans le but d’analyser la question de la tolérance sous l’angle de l’humour. «Un de mes personnages est un pompier qui n’est finalement pas du tout un surhomme. Parfois, il pleure! Je me suis aperçu que ça faisait moyennement rire les mecs.»
Que les hétéros et les homos machos aient de la peine à rire de leur féminité, ce n’est pas nouveau. Mais chez les gays en général, y a-t-il des tabous dont on peine à rigoler? «La vieillesse. A un moment donné, je joue un type qui fume une clope tout seul, qui est passé à côté de sa beauté. A la fin de la scène, c’est le silence absolu dans la salle…» Ce qui n’empêche pas Yann Mercanton de penser que «plus une minorité est brimée, plus elle a la capacité de rire d’elle-même. Les Juifs, par exemple, ont un sens de l’autodérision hallucinant.»

Le poids de la censure
Et les homos, qu’en est-il de leur légendaire sens de l’humour? Quelques épisodes récents montrent une tendance à sa cabrer plus facilement. En témoignent les réactions outrées face au film Brüno ou la plainte déposée en février dernier par plusieurs associations après la parodie homophobe des trublions d’Action discrète dans un bar de Montpellier, diffusée sur Canal Plus. La nouvelle disposition légale anti-discrimination, adoptée en France et grandement nécessaire en Suisse, doit-elle s’appliquer à ceux qui cherchent à faire rire? «Franchement, j’espère que l’humour n’entrera pas dans la catégorie des actes homophobes, lâche Catherine Gaillard. Là, on tombe clairement dans la censure. Les gens qui veulent se montrer réellement agressifs, voire appeler à la violence, ne sont pas drôles et ne cherchent pas à l’être.»
Précisément. Quelle meilleure arme que l’humour pour combattre ce genre de comportement? «Faire rire, ça remet les gens à leur place, note Océanerosemarie. En ce sens, j’admire beaucoup ce qu’a fait Jamel Debbouze autour des banlieues. Ses sketchs démontent les banlieusards autant que le ressenti des autres vis-à-vis des quartiers.»
Yann Mercanton  : «Dans à tapette, il y a une institutrice qui vient tout le temps rallumer la lumière et dire que ça ne va du tout ce spectacle, qu’elle est venue avec des élèves, enfin quand même non mais quoi. Elle a un terrible relent d’extrême droite. C’est un des personnages qui fait le plus hurler de rire les gens. Même ceux qui sont venus un peu à reculons à cause de la thématique homosexuelle, je me les mets dans la poche, tant ils n’ont pas envie de ressembler à cette vieille femme aigrie. Au fond, c’est ça, notre boulot d’humoriste  : constamment rappeler aux gens le vrai visage de la connerie.»

Leurs sites:
» Catherine Gaillard: www.catherine-gaillard.net
» Océanerosemarie: www.lalesbienneinvisible.com
» Yann Mercanton: www.lodieusecompagnie.com

Rire, une valeur contemporaine

Qu’est-ce que le rire? A quoi sert-il exactement? «Ce qu’il faut savoir, c’est que l’étude du rire est relativement récente», répond Paul Jenny, psychologue installé à Lausanne. «Pendant longtemps, on s’est peu intéressé au rire du point de vue de la psychologie parce qu’on considérait qu’il s’agissait d’une propriété des simples.» Un a priori qui s’est maintenu jusque dans les années 1930, quoique Freud, le père de la psychanalyse, affirmait au début du XXe siècle déjà que le rire permet à l’humain de démontrer son refus de se laisser abattre par la souffrance, d’affirmer l’invincibilité de son moi et de faire triompher le principe du plaisir – tout cela en restant sain d’esprit!
Le rire a donc une fonction d’antidote à la peur. «Il est de plus en plus valorisé dans notre société, observe Paul Jenny. On l’associe au bien-être, à la santé.» Des recherches récentes ont d’ailleurs mis en évidence son lien avec la production dans le cerveau d’hormones anti-stress. Là où l’on rit, il n’y a pas de danger, qu’il s’agisse d’une situation comique ou d’une personne dont on se moque.
Ainsi, selon une synthèse d’études du professeur Rod A. Martin, spécialiste du rire à l’Université Western Ontario, du Canada, «les gens qui ont un plus grand sens de l’humour sont moins ébranlés par les expériences stressantes. Ils ont plus tendance à les considérer comme des défis stimulants que comme des épreuves pénibles.»
Rod A. Martin a également identifié que l’humour permet une meilleure intégration sociale. Mais peut en contrepartie servir d’échappatoire, voire de mécanisme de défense inconscient. «Rire peut être une manière de se rehausser soi-même, au détriment d’autrui», fait encore remarquer Paul Jenny. Et si une certaine forme d’humour, ségrégationniste et excluant, était la marque de l’hyper-individualité de notre époque? Ou alors s’agit-il d’un outil de recul permettant de mieux y faire face? «Mieux vaut en rire qu’en pleurer», dit le vieil adage… J.P.

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Thèmes: France  Humour 

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