Culture

Voyage(s) en terre porno

Bien loin de n’être qu’un support masturbatoire, le porno a une longue histoire de la subversion artistique et/ou politique. Parfois, ces films qui cherchent à faire éclater l’hétéronormativité prennent place dans des lieux inattendus…Tour d’horizon.

Le 23 décembre 2021, les réalisateurs de Departhenon annoncent la sortie de leur film d’un genre spécial… provoquant la colère des conservateur·trice·s grecs. Le court métrage de 36 minutes, épopée pornographique se déroulant au sein même de l’Acropole d’Athènes, raconte l’histoire de deux hommes se souvenant de leurs émois érotiques passés et qui décident de revivre leur corps-à-corps. D’après ses réalisateurs, le film cherche à créer «un contexte de sensualité et une fissure symbolique dans un espace agressivement chargé de valeurs hétéronormatives et nationalistes», afin de les déconstruire tout en s’en moquant. Ce n’est pas la première fois que de petites productions se jouent des codes classiques du porno et prennent place dans des lieux insolites. Retour sur ces films érotiques queer qui donnent un sens nouveau au mantra «l’intime est politique».

La prison

The fifth season, Jan Soldat, 2015

A mi-chemin entre la fiction et le documentaire, la petite centaine de films réalisés par Jan Soldat s’attache à archiver les pratiques sexuelles dans toute leur diversité, spécifiquement lorsqu’elles s’inscrivent au sein de groupes sociaux délégitimés par les normes sexuelles. The fifth season est une production allemande, réalisée en 2015. Elle dépeint l’épuisement de Arwed, 48 ans, agriculteur. Terrassé par le travail de récolte, il reçoit de son compagnon de vie, Dennis, 38 ans, un cadeau: une semaine de vacances bien-être… en prison. Le réalisateur décrit son film comme une «observation documentaire d’une relation qui cherche son accomplissement dans le jeu des rapports de contrôle et de pouvoir». S’inscrivant résolument dans le genre BDSM, le huis-clos, les angles resserrés (et les barreaux aux fenêtres) génèrent une atmosphère intimiste et haletante à la fois. Et si les pornos situés dans un contexte carcéral sont légion, ce que l’on retiendra au sujet de celui-ci, c’est qu’il prend place dans une véritable prison allemande désaffectée. Une ambiance sinistre (le carcéralisme is not that sexy, qu’on se le dise) mais qui parlera à celles et ceux qui se plaisent à mêler l’excitation au frisson de l’angoisse claustrophobe.

Le cimetière d’avion

The return of post-apocalyptic cowgirls, Maria Beatty, Bleu Productions, 2010

The Return of Post-Apocalyptic Cowgirls, réalisé en 2010, est le second volet d’une série sortie en 2009 et naturellement intitulée Post-apocalyptic cowgirls. Le réchauffement climatique et la Troisième Guerre mondiale ont transformé la Terre en un immense désert. Surgeon [ndlr: chirurgienne en anglais, ce qui laisse présager de la suite] règne en maître(sse) dans cet Arizona aride et sec, entourée de ses comparses. Elles rencontrent Arcana, une femme trans* avec qui elles vont repousser les limites de l’érotisme… et de la gravité, puisqu’elles la suspendront à un cockpit situé en plein milieu d’un cimetière d’avions. Maria Beatty, la réalisatrice de ces deux volets et créatrice de Bleu Productions, est une habituée du genre. Elle propose depuis plusieurs années du cinéma pornographique lesbien halluciné, dont l’atmosphère lourde et erratique cherche à balancer les spectateur·rice·x·s entre embrasement et malaise. Un film à recommander à celles et ceux qui recherchent un fantasme de lesbocratie aux allures de Mad Max.

Les monuments historiques

Fuck the Facism – Paris, Maria Basura, 2018

Cette série de films détonants n’y va pas par quatre chemins quand il s’agit de revendiquer son propos politique. Intitulé Fuck the Fascism et réalisé par Maria Basura, le projet prend place depuis 2016 dans différentes villes d’Europe et du monde et les scènes de sexe sont tournées aux abords de monuments historiques. Maria Basura explique: «Fuck the Fascism a l’intention d’exposer la véritable histoire derrière les monuments qui glorifient les génocides, la tyrannie et l’esclavage: il s’agit de sensibiliser le public aux héros nationaux que nous louons, ceux dont nos rues portent le nom et qui ont amassé une grande richesse résultant du vol, de l’abus et du sang». L’objectif: «mettre en lumière certains événements historiques peu connus et leurs conséquences toujours d’actualité». Après Berlin et Rome, le troisième épisode se déroule à Paris. On peut y voir des scènes de sexe cagoulées sur le monument érigé en l’honneur du pape Jean-Paul II, près de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, ou encore sur les tombes du cimetière Père-Lachaise. A mi-chemin entre le film expérimental et l’action directe, les membres de l’équipe de production se revendiquent du «pornoterrorisme» et se présentent comme «des monstres, des mutants, des queers, des sudakas [ndlr: mot péjoratif utilisé en Espagne pour désigner les migrant·e·x·s sud-américain·e·x·s], des migrant·e·x·s, des dissident·e·x·s; celles et ceux qui se réveillent et veulent réveiller les autres». Le ton est donné.

Le métro

Der U-Bahn-Fister, Wurstfilm, 2007

Le métro est le lieu de bon nombre de projections fantasmatiques, et si beaucoup de films porno sont tournés dans les transports en commun, peu le sont de cette manière. Le fisteur du métro promet un voyage souterrain mémorable: «Un maniaque fou de sexe en liberté dans le métro de Berlin: des voyageurs sans méfiance sont utilisés et maltraités pendant leur voyage. Sans pitié, les victimes se font baiser et fister sur leurs bancs. Qui ne voudrait pas d’un ticket? Même sur les rails, personne n’est en sécurité; le fisteur du métro balance sa botte derrière la tête de ses victimes avant de les traîner dans les catacombes. Les gars, faites attention lorsque vous voyagez dans la capitale allemande…». Produit par Wurstfilm en 2007, le film d’une heure et demi propose une plongée dans la sulfureuse sombreur du BDSM gai berlinois. Et si le film ne s’inscrit pas dans une narration valorisant un consentement éclairé et formalisé [il est affilié au genre du consensual non consent], il séduira les amateur·rice·x·s d’érotisme grunge et de roleplays insolites dans la frénésie des folles nuits de Berlin.

Le cabinet de dentiste 

Le détartrage, Carmina, Carré Rose Films, 2020

Sobrement intitulé Le détartrage, ce film français produit en 2020 par Carré Rose Films réunit Carmina, la créatrice de la boîte de production et Nyx, performeur·se débutant·e. Le titre laisse aisément imaginer la suite… «Une dentiste reçoit un nouveau patient dans son cabinet. Le rendez-vous se déroule de manière tout-à-fait banale et la dentiste s’apprête à attaquer les soins. Mais alors que le patient ouvre la bouche, la dentiste, surprise, a un mouvement de recul…». Ici, on se joue des codes hétéronormatifs en mettant en avant un·e acteur·ice non binaire, mais aussi en se réappropriant la question de la domination telle qu’elle est habituellement mise en scène dans ce genre de production. «Je voulais renverser les dynamiques de pouvoir des films avec des docteurs, et pour une fois, montrer une femme médecin et le patient sur la chaise, car la plupart du temps c’est l’inverse. Filmer Nyx me permettait en outre de montrer un corps perçu comme masculin qui s’éloigne des clichés de la masculinité hyper virile qu’on retrouve trop souvent dans le porno mainstream». Carré Rose Films s’inscrit totalement dans cette nouvelle scène de la réalisation pornographique, dont les maîtres mots sont le consentement, l’espièglerie, l’éthique et l’humour.

 

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10 mars 2022   Thèmes: Étiquettes : , ,

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