Culture

In bed with Tanel

Muse masculine de Jean-Paul Gaultier, Tanel Bedrossiantz est à l’affiche d’«Exubérance», le premier biopic entièrement animé, réalisé par Antonio Contreras.

Nominé – entre autres – dans la catégorie «meilleur film d’animation» au La Jolla Fashion Film Festival en Californie, Exubérance revient sur l’histoire vraie et inédite de Tanel Bedrossiantz, ou «Tanelito», comme l’a rebaptisé le réalisateur au cours de leurs échanges. Avec délice et malice, le tout premier mannequin gender fluid se remémore à 54 ans la flamboyance de ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, là où a pris forme son rêve de mode. Et la journée qui a changé sa vie. 
 
Par Tanel Bedrossiantz
 
Exubérant, moi?! Dès l’âge de 15 ans, j’étais déjà très différent des garçons de mon âge et j’avais repéré dans les magazines de mode à la maison que Jean-Paul Gaultier faisait porter des jupes aux hommes. N’en déplaise à mon père, maman m’a toujours encouragé à m’habiller comme j’en avais envie. Ensemble, nous avons confectionné des tenues, elle à la machine à coudre pendant que je lui donnais les directions. Nous transformions de vieux rideaux en tailleur crop top, des bouts de chiffons en sari, des vieux sweats en T-shirt oversize! Une paire de créoles aux oreilles, un tissu boubou en guise de chignon sur la tête, j’étais enfin prêt à parader dans les rues de Paris!
 
Big Jim, ses muscles et une robe de marié
Laissez-moi vous raconter. Je suis le petit dernier d’une fratrie de huit enfants: trois filles et cinq garçons. «Le petit prince», comme ils m’appelaient! Dès que j’ai eu 5 ans, ma sœur Laure me donnait la permission le week-end d’assister à la préparation de ses sorties en boîte. Masque de beauté, coiffure, maquillage, choix de la tenue, ça pouvait durer des heures, j’adorais ça! Une fois ma sœur partie, je retrouvais le reste de la tribu pour envahir le peu d’espace que nous avions en commun et je chantais en playback devant la télé toutes les chansons des artistes, des hommes et des femmes, qui passaient dans les émissions de variété des Carpentier. C’était mon moment préféré de la semaine, je rêvais d’être dans la lumière! C’était les années 70… Le reste de la semaine, j’allais à l’école la journée et m’étalais le soir sur la table du salon avec toutes mes poupées, que des hommes! Il y avait Big Jim et ses muscles, Action Joe et sa barbe, et leurs amis. Leurs histoires se déroulaient dans leur camping-car, avec leurs chevaux, dans leur tente. Et… Une robe de marié!

Je réalise aujourd’hui que j’aurais pu écrire l’histoire de Brokeback Mountain bien avant la sortie du film en 2005. Pendant ce temps, mes frères préféraient jouer au foot. Pourquoi étais-je différent d’eux? Après tout, ils m’aimaient fort. Tous. Comme je suis, avec mes différences. Envahissant? Certainement un peu, oui. J’avais ce besoin de m’exprimer, de faire comprendre aux autres que je suis comme je suis. 
 
Eric, Clarisse et le Jill Magazine
Puis sont arrivées les années 80. J’avais 13 ans, Farrah Fawcett, Boy George et le disco ont vite remplacé les grands d’avant, partis vivre leur vie ailleurs. Je portais du velours grosses côtes beige, j’avais entendu dire Michel Serrault dans La Cage aux Folles que c’était «facilement équivoque». Le soir, le plus discrètement possible, j’écoutais les émissions de  Fréquence Gaie et les petites annonces, un gros casque sur les oreilles. Enfin rassuré, je me sentais moins seul à me poser toutes ces questions, il y en avait d’autres différents comme moi, qui pensaient préférer les garçons.

J’ai commencé à fréquenter les Tuileries (lieu de crusing gay parisien) où j’ai rencontré Eric, un gars de mon âge qui est devenu mon meilleur ami. Ensuite est arrivée Clarisse, aujourd’hui encore ma meilleure amie. On aimait se retrouver tous les trois au Mabillon à Saint-Germain-des-Prés pour échanger sans complexe, nous raconter nos histoires et nous rassurer mutuellement. Et puis nous lisions ensemble notre bible, le Jill Magazine. C’est amusant car c’est aussi à Saint-Germain que ma vie a changé du jour au lendemain en 1984. 
 
Amour de jeunesse
Rue de Buci, j’ai rencontré Stéphane Marais, mon grand amour de jeunesse, celui qui reste à tout jamais gravé dans le cœur. Nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre instantanément. Il se trouve que Stéphane était maquilleur dans la mode. J’étais impressionné de savoir qu’il avait déjà travaillé pour le Jill Magazine. Et justement, il me proposais d’aller y faire un tour car il devait voir Babeth. Babeth était la rédactrice en chef, mais je ne le savais pas encore. Dans les locaux, je découvrais les murs remplis de toutes les photos que j’avais vues dans le magazine. Était-ce un rêve ou était-ce le paradis? Stéphane et le Jill dans la même journée, ça faisait beaucoup d’un coup!

Après sa discussion avec Stéphane, Babeth s’est tournée vers moi pour me demander ce que je faisais dans la vie. Timidement, je lui ai répondu que je souhaitais faire une école de mode. Aussi gentiment qu’elle s’était adressée à moi, Babeth m’a dit: «Pas la peine de faire une école de mode, viens demain chez moi demain matin, je cherche quelqu’un pour m’assister…» Voilà comment tout a commencé, je n’oublierai jamais cette journée. 


 
Tanel et ses Tanelitas
Et Jean-Paul Gaultier, où est-il dans tout ça? Il fait partie d’un autre long chapitre important de cette histoire. Il faudrait des jours pour raconter notre sincère amitié qui dure depuis 36 ans. Tout spécialement pour la cover de 360°, il a accepté de créer ce magnifique collage avec le cœur et de ses blanches mains sur lequel je me retrouve entouré de mes Tanelitas: Madonna, Mariah, Cher, Farrah, Ursula, Whitney… En guise de conclusion, j’ai simplement envie de vous dire qu’il est important de croire en ses rêves. J’ai fait en sorte que ma vie ressemble à un conte de fée, parce que j’y ai cru. Peu importe notre sexe, nos différences, nos origines, la couleur de notre peau, nos préférences sexuelles, notre poids et notre taille. Tout est possible, tout peut arriver. Tendrement et à bientôt les ami·e·x·s, Tanel.

Tanel par Antonio

Infos complémentaires concernant le film sur: ljfff.com
 
Après Exubérance, le biopic animé sur son histoire, un projet d’exposition sur Tanel Bedrossiantz (@tanelbedrossiantz) devrait voir le jour pendant la période des collections en mars ou en juillet 2022 chez la galerie Joyce à Paris (@joycegalleryparis). L’exposition collective réunira des artistes et des ami·e·s, tels que Nicolas Tavitian (@nicolastavitian), Lucas Malry (@lmalry), et bien d’autres.
Thèmes: Jean-Paul Gaultier  Mode  Paris 

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