Culture

D’amour et de violence

Photo: Netflix

Sur Netflix, le très prenant «SanPa» explore en cinq épisodes l’aventure humaine (et inhumaine) d’un centre de désintox pionnier en Italie et de son leader controversé, Vincenzo Muccioli, sur fond de sida, de télé et de politique.

Netflix continue à exploiter le filon des gourous et mégalos qui ont fait le succès d’une flopée de documentaires («Holy Hell», «Bikram», «Wild Wild Country»…). Le plus récent à atterrir sur la plateforme de streaming vient d’Italie. «SanPa» raconte en cinq longs épisodes l’ascension et la chute de Vincenzo Muccioli, fondateur d’une communauté de réhabilitation pour toxicomanes près de Rimini: San Patrignano.

Dans une Italie impuissante à combattre le fléau de l’héroïne qui décime sa jeunesse, cette oasis agricole s’impose dès 1979 comme une référence. Elle est dirigée par un géant moustachu au regard magnétique, Vincenzo Muccioli. Tendre avec ses «enfants», ce père de famille sait aussi distribuer les baffes et aller rechercher par la peau des fesses les brebis égarées. La méthode plaît aux familles, et bientôt enthousiasme politiques et journalistes. On ferme les yeux sur les cas de violences qui émergent dès les débuts: des résidents enchaînés et enfermés parfois des jours durant. Ces sévices valent à Muccioli son premier procès, pour séquestration. Suivront d’autres affaires de mauvais traitements et de morts suspectes qui ne feront que renforcer sa notoriété tout au long des années 1980.

Tentaculaire

La violence à but thérapeutique, partiellement assumée par le charismatique leader, est le principal enjeu de «SanPa». Les créateurs de la minisérie, Carlo Gabardini, Gianluca Neri et Paolo Bernardelli s’appuient sur la parole d’anciens membres de la communauté, ainsi que de témoins, journalistes et magistrats. Images d’archive à l’appui, ils évoquent l’énorme afflux de pensionnaires, le développement tentaculaire de la communauté, le travail pionnier avec les malades du sida… mais aussi la mise en place d’un système hiérarchisé de surveillance et de répression.

Contrairement aux fidèles libérés de l’emprise d’un gourou, les anciens de San Patrignano gardent une admiration et un amour sincères pour Muccioli. «Sans lui, je serais mort», admettent beaucoup d’entre eux. Cela ne les empêche pas de jeter un regard lucide sur la violence presque concentrationnaire qui s’est installée dans la communauté avec le consentement de son fondateur. D’autres, toutefois, minimisent les dérives, et dénoncent des mensonges et manigances politiques.

Italie en transition

«SanPa» est passionnant à de nombreux égards. Le docu retrace d’abord une page d’histoire italienne, la transition des «années de plomb» à celles du berlusconisme triomphant. C’est aussi un cas d’école, en ce qu’il montre l’État se délester allègrement d’un «fléau social» sur une initiative privée.

Les documentaristes entrouvrent beaucoup de portes: argent, mysticisme, politique, mafia, sexualité… Ils mettent en évidence les motivations parfois troubles des protagonistes de l’époque… à commencer par celles de Vincenzo Muccioli lui-même. On se demande jusqu’au bout d’où vient son énergie, sa dureté et son insatiable boulimie d’amour au milieu de ses ragazzi. Ces secrets, comme celui des causes de sa mort prématurée en 1995, sont tus jusqu’au sein de sa propre famille.

«SanPa: une cure au purgatoire», sur Netflix

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