Buzy: d’amours, de bruit… et de sagesse

Malgré des succès («Adrénaline», «Body Physical» ou «Baby Boum»), Buzy a toujours fait figure d’outsider parmi les artistes des années 1980. Avec «Cheval fou», sorti en juin, elle confirme son échappée vers le statut d’artiste culte.

Dès ses débuts, Buzy transforme ses fragilités en force. Elle tient son tout premier succès du single «Dyslexique», où elle décrit ses premiers collages d’adolescente (elle en fait toujours, à la manière de mandalas):

Et Marilyn s’endort avec le nez de Bogart, James Dean a le sourire de Marilyn / Moi j’me réveille avec la tête à l’envers, j’fais tout de travers / J’suis dyslexique, lexydisque…

Ses textes, qui font appel au cut-up et autres associations d’idées, la placent immédiatement dans la filiation d’un certain Alain Bashung. «Depuis toujours on me colle l’étiquette de «Bashung» au féminin, mais malheureusement je ne fais pas sa carrière…», glisse-telle avec malice. «Les mecs, quand ils balancent leurs états d’âmes, c’est toujours beaucoup plus séduisant…», analyse celle qui a vécu avec Daniel Darc et exerce aujourd’hui le métier de psychothérapeute.

Elle oublie de dire qu’elle aussi chante comme un mec, et c’est sans doute cette androgynie vocale qui la rend si séduisante. Avec le temps et les excès de thé vert, mais aussi une consommation effrénée de blondes ultralight, son timbre a pris une patine, un cuivré duveteux, qui la rapproche de ses idoles, Marianne Faithfull ou Patti Smith entre autres.

Dans «Cheval fou», elle déclare sa fougue intacte et son désir indompté:

J’ai rêvé d’un homme animal / d’espaces libres et de bacchanales / mais le mâle est ainsi fabriqué / qu’il n’aime pas les femmes à dresser…

I love you Lulu
C’est Bashung qui l’enverra toquer à la porte de Gainsbourg, rue de Verneuil. Elle est à la recherche d’une mélodie pour un texte qui s’intitule «I love you Lulu», sans savoir qu’à l’état civil le vénérable Serge s’appelle Lucien. Buzy finit par écrire «Gainsbarre», une chanson en hommage à cette rencontre qui s’est glissée sur son chemin, et Gainsbourg réalisera les arrangements pour les deux titres, mais n’en signera pas la musique.

Ce que j’appréciais surtout chez Gainsbourg, c’était son humour, parfois crasse. Mais avec lui, c’était la déconne grave!

Leur complicité sera stoppée dans son élan par le succès colossal de «Love on the beat», album sorti en 1984. Promotion oblige, Gainsbourg enchaîne les radios et TV, alors que Bambou, enceinte de Lulu, élimine la moindre présence féminine autour de Serge. «On avait surtout une relation de maître à élève», explique Buzy. «Il m’a appris le talk over, cette façon de parler-chanter qui m’a permis de mieux moduler ma voix, d’être plus dans la subtilité. Mais ce que j’appréciais surtout chez Gainsbourg, c’était son humour, parfois crasse. Mais avec lui, c’était la déconne grave!»

Intacte à l’intox
À l’époque un tube représente 500’000 ventes physiques. «Ça a été le cas pour «Dyslexique» et «Adrian». Ensuite «Body Physical» a moins vendu, mais c’était encore considéré comme un tube et un vrai succès dans les clubs.»

En 1986, après un séjour en Thaïlande, elle entame une promo d’enfer, direction le Japon et la Corée. «À force de répéter les mêmes gestes, dès que j’entendais les premières notes, hop je me mettais en posture comme un automate!» Et elle chantonne: «Body body physical, sex and rock’n’roll…»

«Les galas, j’ai arrêté. Me pointer pour chanter «Body Physical» sur du playback pitché, non merci!»

Buzy acceptera plus tard de participer à deux ou trois galas des années 1980 avec ses camarades de l’époque. «Trente ans après», dit-elle, «dès que j’ai entendu l’intro, j’ai retrouvé exactement les mêmes tics et les mêmes mimiques! Enfin, un peu édulcorés quand même!» rigole-t-elle.

«Ces galas, je te prie de croire que c’est vachement mieux payé que mon activité de psychothérapeute à 80 boules la séance. Mais j’ai arrêté, parce que me pointer pour chanter «Body Physical» sur une bande playback qui est pitchée, vu que ma voix a changé, non merci!»

Expérience humaine
Qu’est-ce qui a changé depuis les années 1980? «La différence? Eh bien c’est que j’ai dû autoproduire mon album, payer la fabrication, enfin absolument tout», dit-elle. «Il n’y a aucun label qui a accepté de m’héberger, et j’ai pris une distribution à qui j’envoie moi-même les impressions CD et vinyles. Et à moins d’être un très gros vendeur, ça ne rapporte plus rien!»

Mais c’est aussi pour toutes ces raisons qu’elle est fière d’avoir mené ce «Cheval fou» jusqu’au bout. «À partir du moment où je me suis consacrée à mon cabinet de psycho, la seule chose qui m’a manqué c’était la création, écrire, composer, être en studio. J’adore faire de la musique! Mais avec cet album j’ai réalisé que je n’aimais pas ce métier. Il faut tout le temps faire attention à son image, à ce qu’on dit, et les selfies et tout ce bordel, ça ne correspond pas du tout à mon idée de la liberté. Je me sens beaucoup plus libre en tant que psychothérapeute. Si je n’avais pas ce métier, je n’aurais jamais pu faire ce disque. Et en quelque sorte ce projet m’a permis de boucler la boucle.»

» «Cheval fou», avec entre autres la collaboration de Bertrand Belin, Arnold Turboust et un duo avec Anna Mouglalis. À (re)découvrir: «Au bon moment, au bon endroit», 2010 (avec la collaboration de Rodolphe Burger, Gérard Manset, Jean Fauque) et «Borderlove», 2005 (dont «Comme des papillons», duo avec Daniel Darc). Plus d’infos: www.buzy.net

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