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Confidence pour confidence

Jeanne Mas sort de l’ombre pour dévoiler ses mémoires dans son autobiographie «Réminiscences». Un livre écrit à cœur ouvert qui raconte le parcours d’une combattante.

À jamais cadenassée dans les années 80 en France avec ses tubes inoubliables «Toute première fois», «Johnny Johnny» et «En Rouge et Noir», Jeanne Mas a choisi de s’envoler pour les Etats-Unis en 2005. Le prix de sa liberté artistique. Aujourd’hui elle revient avec ses mémoires en écho à son coffret Best Of. Tout en pudeur et avec la force de ses mots, elle raconte sans fard le firmament et ses zones d’ombres. Ses plus grands bonheurs et ses peines. Interview.

– Quand votre single «Toute première fois» est arrivé sur les ondes, le succès a été immédiat et fulgurant. Comment l’avez-vous vécu au quotidien?
– Je ne gérais pas trop, je travaillais tout le temps. Je passais de longues journées de promotion entre les studios de radio et de télévision. Quand c’était terminé, je repartais chez moi en Italie, où je vivais tout à fait normalement. J’ai adoré cette période.

– Justement, vous avez quitté la France très jeune pour vous installer à Rome, que représente l’Italie pour vous?
– Je démarrais, je me sentais un peu perdue, mais j’ai toujours trouvé l’ami dont j’avais besoin au moment où j’en avais besoin. Les Italiens sont des êtres exceptionnels, je garde cette sensation de dolce vita… Vous savez, en Italie, on aime bien manger et prendre des cafés. C’est un pays magique avec une vraie joie de vivre. Jean Cocteau avait raison quand il disait que les Italiens sont des Français de bonne humeur (rires).

– Rétrospectivement, quelles saveurs gardent les années 80 pour vous?
– Du bien-être, de la joie, de la créativité. Tout était positif, les maisons de disque soutenaient leurs artistes. J’en garde un souvenir comme un rayon de soleil.

– Quand le succès s’en est allé au tournant des années 90, vous a-t-il manqué?
– Cette étape s’est inscrite dans la continuité de ma vie. C’était compensé par beaucoup d’autres choses, surtout ma vie de famille. J’avais deux enfants, donc ce n’est pas arrivé comme un vide du jour au lendemain.

– Vous êtes-vous sentie incomprise par les médias qui vous ont tourné le dos?
– On m’avait beaucoup aimée et quand je commençais à l’être moins, les portes se refermaient. Effectivement, le plus douloureux a été de perdre ce que je pensais avoir acquis, l’amitié de certains médias qui se sont retournés contre moi. Finalement, on n’avait plus envie de m’aimer et ça m’a fait mal. Je ne comprenais pas les raisons pour lesquelles les médias changeaient d’attitude, car elles ne dépendaient pas de moi.

– Que feriez-vous différemment aujourd’hui?
– Je serais certainement plus méfiante (rires). Je prendrais le temps d’analyser les choses et je ne me laisserais plus influencer dans mes choix.

– Vous commencez le livre avec cette question qu’un journaliste vous a posée un jour: «Jeanne, qu’est-ce que tu fuis?» Avez-vous la réponse?
– Je réponds à cette question à la fin du livre. L’écrire m’a permis de réaliser qu’à chaque fois que j’ai fait mes valises pour partir, je ressentais ce besoin d’une nouvelle vie. Je sais qu’il y aura d’autres changements, j’y travaille. Je trouve cela logique, positif, exaltant et passionnant.

– Vous ne parlez que très peu de votre enfance et de vos amours dans le livre, pourquoi?
– C’est une autobiographie artistique, tout est lié à mes choix musicaux. Quand je parle de mon adolescence, c’est pour expliquer l’inspiration de certains de mes textes. J’ai décidé de mettre de côté ma vie privée et mon enfance, car entre nous, cela ne regarde que moi. Je n’ai pas envie de tout donner en spectacle.

– Quels liens entretenez-vous avec la communauté LGBT+?
– Très sincèrement, je ne pense pas en termes de communautés. Mes meilleur·e·s ami·e·s sont homosexuel·le·s, mais la vie sentimentale des gens ne regarde qu’eux-mêmes. Pour moi, nous sommes tous des humains avant tout.

– Et votre public?
– Je pense que mes fans sont majoritairement homosexuels, mais là encore, je n’analyse pas. Je les aime tels qu’ils sont, hétéros ou homos. Je vois une unité entre nous plutôt que des différences.

– Vous considérez-vous comme une icône gay?
– Je me considère avant tout comme une artiste. C’est aux autres de décider si je suis une icône ou pas. La première fois qu’on m’a dit ça, j’ai été surprise dans le sens positif. Se présenter comme icône gay me semble prétentieux, vous voyez ce que je veux dire? Madonna en joue beaucoup et je ne comprends pas toujours les raisons pour lesquelles elle souligne cette différence entre les gens. Mais tout cela est personnel et c’est ma vision unitaire, je trouve cela plus équilibrant. Alors après, savoir si je suis une icône ou pas, mes amis pourraient répondre à ça, mais je ne leur ai jamais posé la question (rires).

– Vous l’êtes!
– Ah, d’accord.

– Vous avez aidé tant d’adolescents à accepter leur différence…
– Oh c’est cool! C’est précieux en fait. Je suis très touchée par ce que vous me dites. Vous savez, gamine j’étais différente des autres moi aussi. Je ne pensais pas aux garçons, je voulais devenir une chanteuse. Mes copines se moquaient de moi parce que je n’étais pas comme elles. Alors si j’ai pu aider certaines personnes à accepter leur différence, j’en suis heureuse. C’est justement dans la différence qu’on brille.

– Vous avez été parfois ambiguë dans vos textes, comme dans votre chanson «S’envoler jusqu’au bout»…
– J’ai vécu à travers mes amies homosexuelles ce que pouvait être l’amour entre deux femmes et j’ai écrit cette chanson pour elles.

– Vous avez un talent unique pour l’écriture, vous donnez cette teinte particulière à vos mots, entre extase et douleur. En êtes-vous consciente?
– Si j’en avais conscience, cela voudrait dire que je me compare aux autres et je ne le fais jamais.

– Comment définissez-vous votre écriture?
– Spontanée. J’ai toujours voulu écrire sur les autres et je danse avec les mots. Il m’arrive de comprendre le sens de ce que j’écris des mois ou des années plus tard!

– Vous reste-t-il des rêves à accomplir?
– Quand j’étais jeune, je rêvais de devenir chanteuse et que l’on reconnaisse mon talent. J’y croyais tellement! Je me sentais faite pour ce métier. Mon rêve s’est réalisé, j’ai accédé à la notoriété. Aujourd’hui je n’ai plus de rêve mais des missions à accomplir. Je me sens ainsi plus dirigée vers les autres, alors que les rêves c’est très égoïste. Ma mission est d’informer et guider les gens vers un monde plus sain, plus respectueux envers l’écologie et vers le véganisme. J’ai envie que l’on puisse épargner ces animaux que l’on massacre et permettre aussi aux gens de connaître une meilleure santé. Notre devoir est de préserver notre planète. C’est ce qui me fait vibrer dans ma vie au quotidien.

– Si vous aviez une baguette magique, qu’en feriez-vous?
– Pour commencer, je fermerais les abattoirs. Ensuite je ferais tomber les frontières et je ferais en sorte que l’humanité cesse de se faire du mal, dans tous les domaines. J’encouragerais les gens à être ouverts d’esprit, dans l’acceptation des différences, des autres et d’eux-mêmes. On vivrait tellement mieux dans un monde en paix, sans aigreur et agressivité, non? Je suis sans doute idéaliste…

– Le livre s’achève au moment de votre départ aux Etats-Unis en 2005. Un chapitre s’est-il clos à ce moment-là?
– En tout cas un changement de vie total. J’aurais pu l’écrire dans le livre: ce jour-là, j’ai laissé Jeanne Mas dans le terminal de l’aéroport. Celle qui est arrivée aux Etats-Unis n’était plus du tout Jeanne Mas.

– Qui était-ce?
– J’ai changé de noms mille fois, alors je ne sais plus trop (rires).

– S’il ne fallait en garder qu’une, quelle chanson vous garderiez?
– «Ideali»… C’est l’une de mes chansons préférées, le texte est très profond. Sans rentrer dans les détails, Ideali est liée à mon enfance. Et je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, je l’ai compris longtemps après.

– Un mot pour vos fans gays en Suisse?
– Je les embrasse tous et leur souhaite beaucoup de bonheur. Restons solidaires pour protéger, surtout soutenir les différences. Encore une fois, c’est dans la différence qu’on se complète, c’est important. Quand on est heureux, on est plus ouvert au monde.

» «Réminiscences» est paru chez Flammarion et le coffret Best Of disponible chez Warner.

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