Photo Steven Klein

Toi toi, mon toi

Comme le docteur Frankenstein donnait vie à sa créature monstrueuse, Madonna revient sous les traits de Madame X et renoue avec la longue lignée des alter egos dans la pop culture.

Stratégie digitale rondement menée avec un matraquage en continu de nouveaux morceaux et de nouveaux looks, impossible d’être passé à côté de l’info: Madonna est de retour. On aime, on n’aime pas, là n’est pas la question. Laissons les adorateurs et les «haters» se crêper le chignon en commentant ses faits et gestes sur les réseaux. Observons plutôt ce comeback à travers le prisme de l’alter ego de la souveraine de la pop, Madame X. Cache-œil incrusté d’un X scintillant de mille feux, la créature consiste en une sorte de patchwork de toutes celles que Madonna a incarnées au long de sa carrière. «Madame X est un agent secret parcourant le monde, changeant d’identités, combattant pour la liberté et apportant de la lumière dans les zones les plus sombres. Elle enseigne le cha-cha, elle est une professeure, une cheffe d’état, une femme de ménage, une cavalière, une prisonnière, une étudiante, une institutrice, une nonne, une chanteuse de cabaret, une sainte, une pute», postait-elle sur son Instagram il y a quelques semaines. Tout un programme.

Laissant une partie de ses fans perplexes, les autres s’extasient de la voir faire un clin d’œil à «Like A Virgin» en robe de mariée ou manier une fois encore – et toujours avec la même dextérité – la cravache de la domina d’«Erotica». La pasionaria des minorités, notamment la communauté LGBT+, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. Dès les premières mesures de son sulfureux album sorti en 1992, elle annonce la couleur en avertissant d’une voix suave, «My name is Dita, I’ll be your mistress tonight…» Après Dita, elle a incarné M-Dolla, sorte de Ghetto Queen pendant sa période Hard Candy en 2008.

La pop a ses raisons que la raison ignore
Dernier des Mohicans de la pop, Madonna n’est pas pionnière en matière d’alter ego. Bien avant elle, David Bowie révolutionnait la musique, la mode, insufflait du glam dans le rock et brouillait les genres avec Ziggy Stardust, le plus célèbre de tous les alter egos au début des années 70, loin devant ses autres doubles, Aladdin Sane et Thin White Duke. Connu pour sa productivité artistique prolifique, Prince a quelques albums jamais sortis à son actif. En 1986, il avait prévu de sortir un disque sous le pseudonyme Camille, son alter ego féminin au style androgyne et à la voix haut perchée. Damon Albarn et Murdoc des Gorillaz, Janelle Monae et Cindy Mayweather, Nicki Minaj et Roman Zolanski: les alter egos ont le pouvoir de faire pousser des ailes aux artistes, ou, en tout cas, de leur permettre de se distancer de leur identité pour explorer de nouveaux terrains.

Dans une récente interview à Jack, le média musique de Canal+, Chris explique: «Quand j’ai commencé à barrer Christine and the Queens pour ne garder que Chris, ça venait d’une envie et d’une urgence intérieure de métamorphose. J’étais consciente de prendre un risque et c’est marrant parce que beaucoup de gens ont pensé que c’est un alter ego masculin, alors que pour moi, c’est plus l’esthétique d’un surnom. Je pense qu’un double n’est pas du tout une façon de se protéger et c’est ce qui rend le personnage de Gainsbarre hyper poignant. On ne le déteste pas complètement, car il ne représente rien d’autre que l’extrême mal-être qu’était celui de Gainsbourg.»

1. Ne l’appelez plus Christine & The Queens, appelez-la Chris. ©Suffo Moncloa
2. En 1986, Prince se prenait pour Camille, son alter ego à la voix haut perchée. Malheureusement le disque de Camille n’est jamais sorti. ©Warner Music
3. En couple à la ville avec l’actrice Tessa Thompson, il n’est pas rare que Janelle Monáe joue avec l’image de son alter-ego Cindy Mayweather à la scène. ©Warner Music
4. A lui seul, David Bowie représente à jamais le glam rock, personnifié par son alter ego Ziggy Stardust, ici en 1972. ©Warner Music
5. L’air de famille est flagrant entre Damon Albarn et son double Murdoc dans Gorillaz. ©Warner Music

Grand écart
Quand Gainsbourg se barre, Gainsbarre se bourre, derrière le slogan tapageur, l’artiste en dualité faisait le grand écart entre la poésie à couper le souffle de ses mots sur «Variations sur Marilou» et ses coups de gueule télévisés, mal rasé et malotru avec Whitney Houston ou Catherine Ringer. La théorie de Chris rejoint en quelque sorte ce que disait Freud de Charlie Chaplin sous les traits de Charlot: «Bien sûr, il joue toujours un seul et même rôle, celui du garçon souffreteux, pauvre, sans défense, maladroit, mais pour qui finalement tout tourne bien. Or pensez-vous que, pour jouer ce rôle, il lui faille oublier son propre moi? Au contraire, il ne représente jamais que lui-même, tel qu’il était dans sa pitoyable jeunesse. »

Laissons le mot de la fin à David Bowie. Se remémorant 1972, l’année de Ziggy Stardust, il déclarait déclarait des années plus tard: «Il y avait un réel sentiment d’inadéquation pendant cette période. Je ne me suis jamais vraiment senti une rock star sur le moment, je me sentais toujours à côté de la plaque, ce qui est ridiculement prétentieux quand j’y pense maintenant. Rétrospectivement, je réalise que j’ai été, grâce à Ziggy Stardust, la rock star ultime.»

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