Chorégraphie high-tech

Et si l’art était le moyen le plus direct de pénétrer dans l’univers fascinant de la réalité virtuelle? «VR_I » propose une expérience inédite, fruit d’une collaboration des plus réussies entre le chorégraphe Gilles Jobin et la Fondation Artanim. Epoustouflant!

Fini le spectacle de danse auquel on assiste confortablement calé au fond de son fauteuil. Aujourd’hui, on dégaine le casque de réalité virtuelle, relié à un ordinateur glissé dans un sac à dos. On enfile des capteurs aux mains et aux pieds – on avale éventuellement un ou deux cachets contre le mal de mer pour les plus sensibles – et on plonge tête la première dans un périple immersif inédit.

«La danse est une expérience intense qui se vit en direct, assure Gilles Jobin dans sa note d’intention. C’est la concordance d’un même espace-temps partagé entre les spectateurs et les performeurs.» Lesdits spectateurs commencent ainsi leur voyage extracorporel dans une grotte. Quand soudain, le plafond s’envole pour laisser apparaître des géants d’une trentaine de mètres, saisissants de vérité. «L’enveloppe n’est pas parfaite, mais le mouvement l’est, s’enthousiasme Gilles Jobin. Parce que ce sont des points qui sont capturés extrêmement précisément dans l’espace, donc toute la dynamique du mouvement y est enregistrée. La vitesse, l’accélération, tout!»

Titans et Liliputiens
L’épopée se poursuit au gré des décors et des personnages: après la caverne et le désert, le jardin. Après l’infiniment grand des Titans, l’infiniment petit des Liliputiens. Les mouvements sont doux et gracieux, les univers oniriques. Certains spectateurs se laissent emporter par la danse, d’autres semblent explorer ces nouveaux mondes avec moins d’aisance. Ils tâtonnent à la recherche d’éléments familiers, peinant à démêler le faux du vrai. D’autant que «VR_I» permet également de changer de sexe ou de couleur de peau, brouillant un peu plus les pistes.

«Public et interprètes convergent au même moment, dans un même espace, sur le plateau pour les uns, dans la salle pour les autres, puis se retrouvent au sortir tous un peu plus âgés que lorsqu’ils étaient entrés dans la salle, poursuit le chorégraphe. C’est cette réalité temporelle qui donne sa force au spectacle vivant. Les nouvelles technologies de l’image peuvent désormais reproduire et même augmenter cette sensation.»

Avatars
La pièce est conçue pour pouvoir prendre place dans des espaces variés: studios de danse, halls de théâtre, salles d’exposition, coursives, musées, etc. Sur une quinzaine de minutes, cinq spectateurs évoluent librement dans un espace réel de 8 mètres par 5. Ils voient leurs propres corps, ainsi que ceux des autres protagonistes, représentés sous formes d’avatars à taille réelle. Les danseurs virtuels évoluent sur le même plan que les spectateurs-avatars, tandis que des caméras situées tout autour de la pièce suivent les mouvements de tout ce petit monde en temps réel. «Nous avons cherché autour de la question de l’échelle des corps, détaille Gilles Jobin. L’espace de capture étant forcément réduit à la taille d’un studio, nous avons dû inventer des stratégies efficaces de mise en espace du mouvement pour ensuite l’adapter à des espaces comme un désert ou un jardin. Il a aussi fallu réfléchir à comment accompagner le regard du spectateur dans un univers où il/elle est libre de son point de vue.»

Le projet résulte de la rencontre de Gilles Jobin avec Caecilia Charbonnier et Sylvain Chagué, de la Fondation Artanim. «Comme beaucoup de chorégraphes, j’avais connaissance des premiers essais de capture de mouvement dont le rendu était assez sommaire, se souvient le chorégraphe. Mais en 2013, lors d’une visite aux studios d’Artanim, j’ai pu constater les progrès accomplis dans ce domaine. J’ai immédiatement décidé d’en intégrer à mes projets.» Après quelques essais, Gilles Jobin décide de monter un spectacle entièrement dédié à la réalité virtuelle immersive: VR_I.

Au terme de l’expérience, les participants retirent leur casque. Ils semblent à la fois ébahis et sonnés. Presque extatiques. Toujours sous le coup de ces sensations nouvelles, les corps et les esprits peinent à atterrir. Plus tout à fait dans le virtuel, mais pas entièrement dans la réalité. Le chorégraphe s’est joué de leur perception, trompant habilement leur cerveau et réalisant la prouesse de faire oublier le procédé et l’attirail technologique, pour n’en garder que l’interactivité, l’amusement et l’émotion. A vivre absolument!

» «VR_I», spectacle chorégraphique en réalité virtuelle immersive de Gilles Jobin & Artanim. Du 4 au 14 avril à la Comédie de Genève. Spectacle déconseillé aux personnes souffrant d’épilepsie

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