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Todd Haynes: «Il y a chez Dylan un côté cow-boy lesbien»

Le cinéaste américain Todd Haynes revisite le mythe de Bob Dylan, pour mieux le faire éclater dans plusieurs personnages dont les destins se répondent… Rencontre avec le réalisateur de «Velvet Goldmine» et «Loin du paradis», avant la sortie de son nouveau film, l’étonnant «I’m not there».

Pourquoi avoir choisi plusieurs personnages et acteurs pour l’incarner dans le film?
Todd Haynes – Plus qu’un excellent auteur de chansons et un magnifique poète, Dylan est un performer. Cela veut dire qu’il vit et meurt sans cesse. Lorsqu’il entre dans une phase artistique et créative, il la vit pleinement pour la rejeter ensuite tout aussi entièrement. De cette manière et comme artiste, il a vécu plusieurs vies…

Le film offre aussi un regard sur l’humanité et sa complexité…
– Oui, à travers Dylan, il y a aussi un autre argument: à savoir que les gens ne sont ni simples ni uniques, encore moins stables ou cohérents, mais au contraire, changeants et pleins de contradictions. Ce film dit que c’est quelque chose de sain et de naturel. C’est en acceptant cela qu’on se rapproche de ce que peut être la liberté personnelle et non pas en essayant de rester définissable et lisible.

Pour incarner Dylan, il y a aussi une femme, en l’occurrence Cate Blanchett. Pourquoi?
– A une période de sa vie, l’apparence de Dylan, sa façon de bouger, de parler, d’agiter ses mains autour de son visage étaient étrangement androgyne. Mais c’était presque une androgynie lesbienne, loin du glamour de Bowie et sa beauté cosmétique. C’était plutôt un côté cow-boy lesbien, quelque chose de dur, comme une androgynie sous amphét’. Ce devait être tellement étrange et flippant à l’époque pour les gens! En 1965, le public était très innocent, les ados portaient encore des chemises et des cravates pour aller aux concerts… et ils voient ce gars. Je devais faire quelque chose de spécial pour faire ressortir cette étrangeté et cette différence. Cate Banchett l’a emmené si loin, avec tellement de courage, d’intelligence et d’assurance…!

Vous vous positionnez souvent en défenseur des différences…
– Que ce soit concernant les genres, les races, la sexualité ou les classes économiques, tous les personnages de mes films sont exclus par la classe dominante. Et c’est un univers autour duquel j’ai toujours gravité, parce qu’il questionne le système du pouvoir en place. Il s’agit aussi de mettre en avant des vies et des expériences qui sont invisibles dans la culture dominante.

Il y a aussi souvent des questionnements d’identité sexuelle dans vos films.
– La sexualité est une chose mystérieuse, complexe, surprenante. Dans Velvet Goldmine, je traite de cette période dans la culture ou la bisexualité était le truc. Ce qui est intéressant dans la bisexualité, c’est qu’elle met les hétéros et les gays dans une position inconfortable. Parce qu’elle n’est pas définissable, elle est entre deux… J’aime ça. Je ne suis pas bisexuel, mais j’aime l’imaginaire et la sensibilité qui s’en dégage. Il y a quelque chose de plus radical, de plus vrai, de plus humain dans l’instabilité.

Que pensez-vous des combats et revendications actuelles des gays et lesbiennes?
– J’ai le sentiment que l’identité gay s’est comme pétrifiée. Actuellement, les grandes questions politiques et revendications chez les gays sont: «On veut se marier et rejoindre l’armée.» Mon dieu, est-ce que pour s’affirmer, on doit entrer dans la société de masse? D’autre part, on se disait que c’en était fini avec les batailles, les combats et puis vous voyez comment la peur de l’homosexualité est utilisée par les partis d’extrême droite pour motiver l’intolérance. Il en va de même pour les immigrés actuellement. C’est tout à fait schizo, car en surface il y a une société libérale, moderne, progressiste et en-dessous, une cruauté, une ignorance et une peur sous-jacentes. On est entrés dans une période dangereuse: le terrain devient mouvant.

Mais vous aimez l’instabilité, non?
(Rires) – Vous m’avez eu! Touché! En fait, je n’aime pas quand c’est George Bush qui rend le sol instable…

Pensez-vous que Bob Dylan, une figure plutôt hétéro, puisse intéresser la communauté LGBT?
– Vous savez, je pense qu’il y a quelque chose de faux et d’amusant dans l’identification du mâle hétéro avec Dylan, qui recherche à travers lui une identification solide et propre. Ce que Dylan n’est pas. Quand on essaye de le cerner, il est toujours ailleurs. Mais paradoxalement, c’est pour cela que les gens fantasment tellement sur lui. Pourquoi le mâle hétéro est si affamé de Bob Dylan? Parce qu’il n’est jamais là. C’est un désir sans fin pour le trouver.

Un puzzle de destins

im_not_thereLe réalisateur de «Velvet Goldmine» et «Loin du paradis» a choisi un procédé étonnant pour raconter le parcours du célèbre musicien: plusieurs personnages se succèdent, chacun représentant un thème ou une partie de la vie de Dylan. On découvre ainsi Marcus Carl Franklin en jeune garçon black génie du blues, Christian Bale en chanteur folk et prophète, Cate Blanchett en icône du rock qui dérange, Heath Ledger en star qui a de la peine à gérer sa vie sentimentale, ou encore Richard Gere en hors-la-loi vivant en pleine nature. A travers ces personnages se dessine un chemin de vie qui pourrait être celui de Dylan. Un parcours qui va aussi se confronter aux événements de presque 60 ans d’histoire américaine. Un puzzle de destins aux images superbes et variées, chaque personnage apportant avec lui une autre ambiance esthétique. Une biographie atypique et brillante qui émeut souvent en questionnant sur l’identité et le développement personnel, tout en prenant parti pour l’humanité, sa richesse et ses différences. Un très beau film.

I’m not There, de Todd Haynes (USA, 2h15), Sortie romande: le 5 décembre