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Allegro techno vivace

Pianiste classique et producteur techno, concertiste et DJ, Francesco Tristano est aussi transversal que talentueux. Il annonce simultanément un nouvel EP qui frappe sec et un disque à quatre mains autour de Ravel et Stravinski.

Francesco Tristano? Arpenteur de l’entre-deux. Poète de la tombée du jour. Ici la part du chien, et là l’ombre du loup. Son territoire: la musique. Ses chasses gardées: techno et répertoire classique. Royaumes à la fois opposés et simultanés, que l’artiste luxembourgeois sait comme nul autre mettre en miroir et en perspective. Dernièrement, le Festival Electron de Genève vernissait une de ces compositions, en première mondiale. Piano de concert, boîte à rythmes, synthétiseurs et contrôleurs midi en dialogue serré avec les archets de la Camerata Geneva. Allegro techno vivace.

Un credo: aspirer au minimalisme, à l’épure. Parvenir à l’essence. «Le minimalisme est une esthétique qui m’interpelle, en musique, mais aussi dans l’architecture ou le design », explique-t-il, trentenaire aux airs d’elfe éternel. « Certaines personnes reprochent à la techno d’être répétitive. Mais ils confondent répétition et minimalisme. Toute musique est répétitive: Bach est répétitif, Mozart aussi, Wagner à l’extrême. C’est par cette répétition qu’on peut éprouver la sensation du chemin parcouru, du temps écoulé. Là où la techno est fondamentalement différente, c’est dans sa composante minimale.»

Vénérables mélomanes
Qu’il se produise avec Carl Craig, prince des DJ et roi de Detroit, qu’il joue Bach en récital ou officie comme soliste sur la scène des plus grandes salles du circuit classique, Francesco Tristano emporte avec lui quelque chose de l’autre monde; c’est sa force, sa subversion, et sa distinction. Au Victoria Hall de Genève voilà quelque temps, au terme d’un Concerto en sol Ravel au toucher libre comme l’air, il donnait en bis, seul face au clavier, une version acoustique de «Strings of Life», track légendaire dont la mythologie remonte à Derrick May et aux fondements du mouvement techno. Une réinterprétation? Un remix, façonné en live devant un parterre de vénérables mélomanes.

«J’aime dire que Bach est le plus illustre artiste de remix de l’histoire de la musique»

Double-jeu, et double-je. Ici, la musique électronique délestée de ses circuits, de ses machines et de ses amplifications, comme pour mieux attester combien sa raison d’être relève d’un esprit et d’une esthétique plutôt que d’une circonscription exclusive aux clubs et aux pénombres de la nuit. Là, le répertoire classique mis en translation, intégré à des dispositifs de scène qui flirtent avec l’électro, le jazz ou l’improvisation, comme lorsque Francesco Tristano s’empare d’extraits de Bach au beau milieu d’un live dont la pulsation parle à la musculature autant qu’à l’intellect. Récemment, deux projets attestent de cette manière amphibie de vivre l’art: d’abord un EP avec Psycatron chez Inflyte Records, «Random Person», dont les basses frappent sec et les ornements pianistiques font subtilement référence au meilleur des années 1990; et puis l’annonce d’un nouvel album à quatre mains avec la virtuose Alice Sara Ott, à paraître sur le prestigieux label Deutsche Grammophon. Au programme: Ravel, Stravinski, et une prometteuse composition de Tristano, «A Soft Shell Groove», d’ores et déjà disponible au téléchargement.

Philosophie du sampling
Le secret de cette réussite transgenre et transversale? Non pas une volonté de fusionner artificiellement des styles sans réelles surfaces de contact, comme c’est si souvent le cas dans la nébuleuse du crossover musical, mais plutôt un vécu intense de chaque espace, dans ses codes, ses techniques, ses publics propres. Francesco Tristano: «J’étais parti à New York pour étudier le piano classique à la Juilliard School. C’est là-bas que j’ai découvert la scène techno. Je passais mes jours à travailler Bach et Mozart, et mes nuits à découvrir le meilleur de la culture du clubbing et de l’électro.»

La pensée Tristano est déjà là, entre les lignes, interstice dans lequel les manières d’hier et d’aujourd’hui s’interfécondent, et mettent en dialogue l’institution et l’alternative. «J’aime dire que Bach est le plus illustre artiste de remix de l’histoire de la musique. Il s’est approprié Vivaldi, Haendel ou Telemann, les intégrait à sa propre musique. Je pense qu’à l’avenir, on va revenir à cette organicité, y compris en musique contemporaine. Ecrire et présenter sa propre musique, la remixer, la faire remixer… Le modèle qui veut que compositeur et interprète soient deux fonctions distinctes est arrivé à ses limites.» Une philosophie du sampling, une éthique de la fluidité. Francesco Tristano, en matière de culture, articule une certaine conception de la liberté.