Jane, des «Fictions» à la fascination

Après 35 ans chez Universal, Jane Birkin débarque chez EMI et sort un nouvel album, très réussi, nommé «Fictions». En marge de son activité d’interprète, elle évoque pêle-mêle la sexualité, la jeunesse, la chanson et son activisme politique.*

«Arabesque» est l’adieu à Gainsbourg. «Rendez-vous» le début de l’émancipation de votre Pygmalion. De quelle nature sont vos «Fictions»?
«Arabesque» a été un hasard. Il a été enregistré dans les premiers quatre jours de son existence, et grâce à cette existence de le disque, nous avons pu faire trois ans de tournée, nous emmenant jusqu’à Ramalah, Gaza, Tel-Haviv , Australie et Amérique. Avec ce disque-là, c’est complètement différent. Ce sont les mêmes personnes qui ont fait «Rendez-vous», mais il n’y a jamais eu de concert de «Rendez-vous», j’ai continué avec «Arabesque». Et là, je ne sais pas si je ferai ou je ferai pas de concerts, ça s’impose pas forcément. «Fictions» je chante en anglais aussi. Des textes tout à fait nouveaux. Avant, je ne faisais jamais de concerts. Alors si je fais un concert, en tout cas, il faut attendre un an, parce que là je vais faire mon propre film. Donc il faut qu’il existe en tant que disque. L’autre c’était un show. Probablement un de les shows les plus exquis que j’ai fait de ma vie. Et parce que c’était arabe, on a pu aller dans le monde entier. Peut-être cette identité-là a fait qu’on traversait tous les barrières même si les gens comprenaient pas le français.

Vous sentez-vous proche de certains jeunes chanteurs et avec lesquels vous aimeriez travailler?
Oui, même ceux qui ne se trouvent pas forcément sur mon album. J’étais Antony and the Johnsons, je le trouve absolument extraordinaire. Je suis allée voir son concert à lui. A ma grande surprise, il était prêt à écrire pour moi. Et que même il m’a donné six billets pour son sold out concert qui était absolument génial. Il y a un autre garçon que j’aime beaucoup et qui s’appelle Nosfell que vous n’avez pas encore vu. Achète plutôt le DVD, il est plus beau sur scène. Il a inventé un langage. Son corps, je pense ex-danseur un peu à la Pina Bausch. Il rampe sur le stage comme un extrordinaire sorte de ovni. Il a inventé un langage et même un pays et il parle dans le langage de ce pays. Il chante haut comme un petite fille et en même temps il a une grave sidérant. Je suis très proche à Miossec. Très proche de Arno.

Cela vous gêne-t-il de parler de votre âge?
Pas du tout.

Quel âge avez-vous?
Cinquante-neuf.

Quels sont les changements entre les jeunes chanteurs de votre génération et ceux d’aujourd’hui?
Je serais mal en place pour savoir parce que j’écoutais que Serge. Il voulait pas que je chante pour les autres. Il voulait pas que je chante Ferré qui m’a proposé. Il a dit : «Non, elle est à moi!».

Avez-vous eu des regrets?
Aucune. Que quelqu’un a dit: «Non, elle est a moi» et il est le plus grand génie français, il n’y a pas de regrets à avoir. En plus, je l’aimais. Alors aucune regret. Mais c’est vrai que moi j’étais à une époque de Ferré, de Brassens et de Serge. Brel avait déjà parti pour les îles donc c’était ces trois-là, Trenet n’écrivait plus. Donc quand Brassens est mort, Serge m’a dit: «Il ne reste que moi», en parlant de lui-même. Et j’ai dit: «Oh t’es vache, parce qu’il y a quand même Trenet». Il dit: «Oui, mais Trenet n’écrit plus.» Pour sa génération, c’était vrai. Après nous avons eu Souchon qui était un complice, Françoise Hardy et Chamfort. Et d’autres. Et puis tu as encore la génération de Miossec. Ce qui me frappe c’est qu’ils font beaucoup plus de shows on the road. Moins de disques…Peut-être que leurs paroles sont très fortes. Parfois la musique est moins forte. Arno a créé un personnage qui est tout à fait individuel et tout à fait comme lui-même. Ils doivent tous quelque chose à Serge mais pas forcément. Je veux dire, je ne pense pas que Arno a attendu Serge. Du tout, il écrit pratiquement avec le odorat, alors que Serge c’est une sophistication des mots. Arno est Flammand et influencé par les Anglais. Alors que je pense qu’il n’y a aucune François qui ne soit influencé par Serge. Et c’est dommage pour les Anglais qui n’ont pas connu au moins Bashung et son incroyable surréal…non c’est même pas surréaliste, il est baroque. Ils ont passé complètement à côté. Chez les jeunes, Miossec est extrêmement sexuel…

Justement, les années 60 ont été marquées par la libération sexuelle. En quoi aujourd’hui un chanteur comme Miossec est-il plus «sexuel» que la génération de chanteurs qui furent les fers de lance de l’émancipation sexuelle?
Peut-être les autres l’ont fait dans leur vie privée et ça se voyait. Et peut-être…Miossec, quand je dis sexuel, je veux dire par là charnel et le désir de votre voisin. Le désir troublant. Il a une plume magnifique quand tu lis ses poèmes… Serge était charnel de la manière de…

Dans la manière dont il abordait la sexualité dans ses chansons?
…Nabokov, franchement les «Variations sur Marylou». Personne n’a fait jusqu’aux détails de elle qui se touche sur le velouté de gitane. J’étais là désarçonnée, l’homme à la tête de chou, sidérée sur le moment qu’il puisse avec autant de beauté poétique faire allusion à des choses qui étaient pratiquement tabou au cinéma. Comme il était par ailleurs l’auteur et réalisateur de «Je t’aime, moi non plus» , on se faisait cracher dessus et mis dans les poubelles. Ça m’étonnait pas, mais de manière identique pour moi ce film était fait par quelqu’un d’irrésistible de curiosité sexuelle et parfaitement innoncente. Pour moi, ceux qui nous a mis dans les poubelle étaient de crasseux qui projetaient leurs propres saletés sur l’écran. Il trouvait une beauté dans les ordures publiques. Il a sublimé tout ça.

Des choses pareilles sont-elles encore imaginables aujourd’hui?
Je suis en train de réfléchir parce que les deux cow-boys ont fait «Brokeback Mountain». A toute moment, j’attendais que la femme de le cow-boy se retournait et qui dise: «Je suis un garçon.». Mais elle ne l’a pas dite. Donc le film de Serge dans un certaine manière est plus osé et plus …Je pense qu’il y a peu de films aussi impertinents que ce film-là sur ce caractère-là. Cette désir d’être un garçon pour plaire à Joe, pour plaire à Serge qui d’ailleurs était très ambigu, comme tu le sais. Comme homme, il était très attiré par les garçons. Et d’ailleurs je n’ai pas entendu beaucoup de disques touchant à des sujets pareils et «Mon légionnaire» n’était pas pris de manière innocente non plus.

Parce qu’il l’interprétait à la première personne du singulier.
Exactement. Donc, il était d’un culot en avance de toute façon…

Pensez-vous que vos chansons doivent être le reflet d’un engagement politique?
Ma carrière est bizarre, car à la fois je sors «Fictions» qui n’est que des chansons d’amour ou des chansons de désamours ou les chansons mystérieux. En tout cas avec des sentiments…(elle cherche ses mots) comment ça s’appelle ça?…des sentiments…créature. Il n’y a pas questions de politique dans le disque, etc. Comme je suis une personne publique qui met son nez dehors, je me fait gronder parce que je soutiens Aung San Suu Kyi ou les Tchéchènes. Si je le faisais pas je me sens très mal à l’aise. Je crie en public avec les interviews et j’écris de chansons d’amour en privé dans les concerts vers les gens parce que peut-être ça fait du bien comme du baume sur blessure. C’est une sorte de pansement.

Qu’avons-nous hérité de Mai 68?
Je suis arrivé en 68 après la révolution, j’ai connu Olivier Roulin qui lui était le bras violent de 68. Donc, je connais des soixante-huitards. Ce sont des personnes pratiquement toujours dans les manifestations pour les Tchéchénies, allongés par terre contre les Chinois pour essayer de faire le plus grand bordel possible pour les autres. Ce n’est pas la même chose que les étudiants actuellement. Je parle de le monde dans sa vaste sens. Et les personnes de soixante-huit ont une conscience. En effet, on les trouve souvent,,, Je sais que quand nous sommes allés en ex-Yougoslavie pour peut-être tuer Milosevic, moi, je regrettais de ne pas être armée quand on voyait des musulmans se faire tuer à Srebreniza. Je suis revenue avec les nouvelles malheureuses du jour et on ne m’a pas cru sur les actualités françaises. Claire Chazal m’a dit que les gens étaient en uniformes dans la fosse. J’ai dit :«Non, non, c’était des civils.». Mais le politically correct était malheureusement sur les télévisons françaises a fait que Mitterand, et là c’était son erreur, était du côté serbe.

A ce moment, n’est-ce pas votre devoir de témoigner en tant qu’artiste?
Non, je témoigne en tant que personne privée à un tel point que je me fais gronder par Fogiel. Alors il fait qu’il sache que parfois on est pas assez malin de le dire sur le moment. Et quand il y un reporter qui se fait kidnapper, Reporter sans frontière me téléphone à minuit en me demandant de faire une chanson pour le ou la disparu-e. Quand il y Bettancourt, pareil vous êtes toujours présent, vous êtes toujours là. J’étais en vacances avec mon petit-fils sur un île où le sable est noir, je venais juste de rencontrer Massoud que j’ai connu. J’ai lutté le peu que j’ai pu pour Massoud. Nos interviews n’étaient pas passées sur la télévision. On m’appelle pour Ardisson pour me dire que si j’étais prête à prendre l’avion le jour après ils me passeraient sur Ardisson avec le clip pour Amnesty et si je le faisais pas il ne passeraient le clip pour Amnesty. Vous imaginez dans quel état ça vous met? Bien sûr, je suis revenue. Dans les chansons écrites par les autres, je ne parle pas de ça. Je suis allée au Rwanda. J’étais là dans les fosses et j’ai mis des cendres de mon père. Et là, les gens au Rwanda, il n’y avait pas des paquets d’artistes qui sont allés chanter à Kigali. Et grâce à des chansons d’amour de Serge, peut-être ils ont pensé à autre chose pendant une heure. Si j’écrivais pour moi-même, je me demande encore si ça ne serait pas des chansons d’amour, je crois que oui. C’est le petit pansement que je peux emmener, moi.

«Fictions» de Jane Birkin, EMI

*Nous avons choisi de restituer littéralement les mots de Jane Birkin, parce qu’ils sont un langage qui lui est propre, révélateur de sa nature.